Wikipédia : un système mal connu d'écriture collaborative démocratique

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Préambule[modifier]

Faire participer un grand nombre de rédacteurs (des millions) à l'élaboration d'un texte exprimant de mieux en mieux un projet commun (constitution, loi, charte, article encyclopédique etc...) est à l'ordre du jour. Pour ce faire, il existe diverses méthodes fondées sur la mise en place d'assemblées destinées à formuler des propositions et, le plus souvent, sur le recours au vote pour déterminer les plus pertinentes.

Pour qu'un texte unique (constitution, loi, charte, article encyclopédique etc...) exprime un projet commun, il est nécessaire que ce projet soit défini le plus clairement possible et que les débats relatifs à la pertinence des diverses contributions soient fondés sur la raison et non sur des opinions.

Nous allons examiner diverses formes d'assemblées et voir si elles offrent les propriétés requises pour cela.

Nous distinguerons deux formes fondamentales d'assemblées : les assemblées physiques, où les participants communiquent par la parole, et les assemblées virtuelles, où les participants communiquent par l'écrit, sur Internet.

Pour simplifier la lecture de ce texte et permettre une comparaison rapide entre les diverses formes d'assemblées, nous allons énumérer leurs propriétés, leur attribuer un chiffre (de 1 à 10), et leur adjoindre un + ou un - selon qu'elles favorisent ou non le but recherché.

Les assemblées physiques[modifier]

Il existe plusieurs types d'assemblées physiques. Nous énonçons ci-dessous les propriétés des assemblées physiques en général, qu'elles soient locales telle Nuit Debout, ou constituées de représentants de la population, telle l'Assemblée Nationale.

1 - Elles ne se déroulent qu'à un moment précis, en un lieu précis.
2 - Il y a une limite au nombre de participants, puisque seule une fraction de la population peut participer.
3 - Il y a une limite au nombre des interventions: En effet une session ayant une durée déterminée, le temps de parole de chaque intervenant est nécessairement compté.
4 - L'effet Asch (mimétisme) rend suspect tout accord consensuel dans une assemblée physique et nuit à la rationalité des prises de décision.
5 - Le charisme de certains intervenants nuit à la rationalité des prises de décision.
6 - Les débats ne sont ni sereins ni maîtrisables au-delà d'une poignée de personnes, ce qui nuit à leur rationalité.
Certes les Athéniens délibéraient à 6000 sur plusieurs jours, mais on imagine bien que la parole était monopolisée par des quasi-professionnels du débat.
7 - Les réactions émotionnelles spontanées dues à la présence physique des participants nuisent à la rationalité des prises de décision.
Les interventions en nom propre rendent les intervenants vulnérables. Elles empêchent une expression sincère, objective et rationnelle.
8 - Il est impossible de produire un document unique à l'issue d'une séance d'assemblée physique:
Il faut en déléguer la rédaction à des représentants issus des participants, ce qui biaise forcément l'expression du groupe.
9 - L'ensemble des assemblées physiques locales génèrent une quantité de propositions plus ou moins semblables:
Elles obligent donc à désigner des représentants pour en effectuer la synthèse.
10 - Le vote est, a priori, le seul outil utilisé pour les prises de décision en assemblées physiques.
Or cet outil, puisqu'il ne permet pas de connaître les motivations réelles des choix qui sont faits, est par essence irrationnel.

Il existe des formes d'assemblées physiques restreintes à une dizaine de personnes qui proposent des méthodes autres que le vote pour prendre une décision. Il y a par exemple les cercles de qualité et la méthode sociocratique. Ces méthodes produisent un document unique, les points 8, 9 et 10 ne les concernent pas. Par contre, elles partagent les points 1 à 7 avec les autres assemblées physiques.

Les assemblées virtuelles sur Internet[modifier]

Nous ne décrivons ci-dessous que les propriétés des sites Internet permettant de prendre des décisions collectives en utilisant des logiciels de participation citoyenne. Nous excluons les Chats, les Forums et les listes de discussions qui ne permettent que d'exprimer des opinions.

Un exemple significatif est fourni par l'expérience de participation citoyenne à la rédaction de la "Loi numérique" (https://www.parlement-et-citoyens.fr/).

1 + On peut participer quand on veut et d'où on veut.
2 + Il n'y a pas de limite au nombre de participants.
3 + Il n'y a pas de limite au nombre des interventions.
4 + le point 4 n'existe pas: le nombre de participants et la temporalité différée permettent de vérifier les informations mentionnées.
5 + le point 5 est fortement atténué par l'absence de présence physique.
On dispose de tout son temps pour analyser un écrit.
6 - le point 6 demeure: les débats virtuels ne sont pas plus maîtrisables que les débats oraux.
7 - le point 7 demeure: les réactions émotionnelles nuisent à la rationalité des débats autant que dans les assemblées physiques.
8 - le point 8 demeure et empire en raison du point 9.
9 - Elles génèrent une quantité exponentielle d’interventions similaires.
Elles obligent donc à désigner des représentants pour effectuer la synthèse des propositions retenues.
10 - le point 10 demeure: le seul critère de choix qui semble possible pour départager les versions concurrentes est le vote.

Les assemblées virtuelles auto-régulées sur Internet : le modèle wikipédien[modifier]

Les propriétés ci-dessous sont issues des principes fondateurs de Wikipédia:
http://www.willforge.fr/WikipediaPrincipesFondateurs
ou extraites d'une interview de Dominique Cardon:
http://www.culturemobile.net/visions/dominique-cardon-democratie-internet Ces principes fondateurs se résument à cinq règles dont voici les titres (on pourra consulter leurs énoncés complets dans l'article de Wikipédia cité ci-dessus) :

1. Wikipédia est une encyclopédie qui incorpore des éléments d’encyclopédie généraliste, d’encyclopédie spécialisée, d’almanach et d’atlas,
2. Wikipédia recherche la neutralité de point de vue,
3. Wikipédia est publiée sous licence libre et ouverte à tous,
4. Wikipédia est un projet collaboratif qui suit des règles de savoir-vivre,
5. Wikipédia n’a pas d’autres règles fixes que les cinq principes fondateurs énoncés ici.

Ces cinq règles très simples, faciles à comprendre et à appliquer ont deux rôles :

  1. elles définissent ce qu'est ou n'est pas un article de cette encyclopédie, créant ainsi un cadre strict pour toute contribution.
  2. elles permettent à n'importe quel internaute d'assumer le rôle de modérateur, anonyme s'il le souhaite, en l'autorisant à modifier ou même à supprimer toute contribution qui ne les respecterait pas.

C'est là la grande originalité de Wikipédia et l'origine de la montée en qualité de ses articles : bien que n'importe qui puisse contribuer, cela ne peut se faire n'importe comment : une contribution ne sera conservée, in fine, que si elle va dans le sens défini par ces règles.

Soulignons que ces règles sont elles aussi affinées au cours du temps afin d'en améliorer l'efficacité.

Leurs énoncés sont issus de multiples contributions, ouverts en permanence à la modification et variables dans le détail d’une langue à l’autre.
(ainsi que l'indique la note : http://www.willforge.fr/WikipediaPrincipesFondateursNote)

Voici les propriétés qui en découlent et les problèmes que l’on espère avoir résolus ainsi :

1 + On peut participer quand on veut et d'où on veut.
2 + Des millions de personnes peuvent participer.
3 + Pas de limitation au nombre des interventions.
4 + le point 4 n'existe pas: on a l'obligation de vérifier et de donner l'origine d'une information.
5 + le point 5 n'existe pas: seule compte la conformité aux règles d'une intervention (voir aussi le point 7).
6 + Les débats sont limités à la page de Discussion, sont régulés et convergent le plus souvent (d'autres règles permettent de traiter les cas ou la convergence ne semble pas possible).
7 + Les réactions émotionnelles sont écartées, du fait des contraintes imposées par les règles.
8 + le système ne produit qu'un document unique : la page d'une entrée.
Même dans les rares cas où il existe des théories contradictoires dont les exposés sont conformes aux règles, la page reste unique.
9 + le point 9 n'existe pas puisque le travail s'effectue toujours sur un document unique (la version courante).
10 + La version courante est aussi la plus conforme aux règles : elle est en effet l'aboutissement d'une suite de modifications chacune justifiée par le fait qu'elles rendaient le texte plus conforme aux règles que la version précédente. Il n'y a plus alors besoin de voter pour l'accepter, puisqu'elle a été construite comme étant la plus acceptable.
Le vote n’est alors plus utilisé que dans les cas (rares) non prévus par les règles, comme par exemple la suppression ou le renommage d'une page.

Les autres Wikis de la même famille procèdent du même principe, et leurs règles spécifiques, rédigées dans le même esprit que celles de Wikipédia, sont adaptées à leur but. Par exemple, les règles du Wiki dictionnaire français (Wiktionnaire)
http://www.willforge.fr/WiktionaryCriteresAcceptabiliteEntrees,
diffèrent de celles du Wiki des cours universitaires
http://www.willforge.fr/WikiversiteCriteresAdimissibiliteCours.

Conclusion[modifier]

Nous constatons que la méthode wikipédienne a, pour la première fois, résolu le problème de la rédaction collaborative à grande échelle d'un texte (d'encyclopédie pour Wikipédia, de dictionnaire pour Wiktionnaire, de cours universitaires pour Wikiversity) sans exclure a priori les contributions de qui que ce soit. Ceci, par la simple introduction de règles qui encadrent rationnellement le contenu des contributions. De ce fait, elle a ouvert la voie à l'écriture collaborative, sans exclusion, de textes sur Internet, applicable à n'importe quel type de projet.

Il nous semble qu'il s'agit là d'une avancée fondamentale dans la collaboration interindividuelle permise par Internet. Mais cette avancée, insuffisamment reconnue, n'est jamais utilisée dans le domaine politique, notamment par les créateurs de logiciels de politiques participatives, qui fleurissent actuellement sur Internet. Pourtant, le simple fait d'introduire des règles exprimant le but commun et les valeurs communes offre à une communauté horizontale l'autorité centrale lui permettant de canaliser les volontés individuelles vers ce but commun conformément aux valeurs communes. Contrairement à celle émanant des systèmes représentatifs, cette autorité purement abstraite, non-incarnée, est aussi émancipatrice. Soulignons que, dans un système wikipédien, seul le contenu de la contribution compte, peu importe de qui elle provient. D'où la possibilité d'être ouvert à tous, même à des groupes, sans conflits majeurs ni dispersion des contributions.

Certes, les règles doivent préexister au système. Elles doivent donc être initiées par des individus qui spéculent sur leur capacité à capter l'intérêt d'une large population et à exprimer sa volonté. Dans le cas de Wikipédia, c'est Jimmy Wales qui en a été l'initiateur. Par la suite, pour les rendre plus aptes à atteindre le but commun, la communauté wikipédienne leur a apporté des modifications:
http://www.willforge.fr/WikipediaPrincipesFondateursNote.

En conclusion, nous nous permettons de qualifier Wikipédia de système démocratique en donnant à l'adjectif démocratique le sens suivant : un système démocratique doit faire en sorte que chacun soit souverain, et que sa souveraineté ne s'exerce que comme expression de la volonté générale.

Dans le cas de Wikipédia, la souveraineté se traduit par l'ouverture totale et la volonté générale s'exprime par l'adoption de règles qui contraignent les contributions à conserver la cohérence et les qualités du projet commun.

Il devient alors naturel d'imaginer la possibilité d'une transposition de cette structure démocratique de la rédaction d'articles encyclopédiques de haute qualité à celle de lois démocratiques, c'est-à-dire conformes à la volonté générale.

Les règles deviendront alors les fondements d'une Constitution encadrant les lois par la volonté générale, dont l'objet, l'intérêt général, devrait être accessible par cette méthode. La construction des règles initiales échappe évidement au système et pourrait être initiée par une Constituante, et se poursuivre ensuite dans le cadre du système. L'enjeu sera tel qu'il sera évidemment nécessaire d'utiliser des techniques informatiques décentralisées et inviolables contrairement à celles utilisées par Wikipedia.

Nous n'allons pas approfondir ce point ici. Nous aimerions évidemment vous communiquer les résultats de l'ensemble de nos réflexions et en discuter avec vous.

Nous espérons vous avoir convaincu qu'un système wikipédien, c'est-à-dire fondé sur un accès ouvert à tous par Internet, mais contraint par des règles dans le cadre d'un projet commun, était à la fois démocratique et plus efficace pour construire un projet collectif que tout système fondé sur Internet et le vote, donc a fortiori qu'un système fondé sur les assemblées physiques. Nous espérons aussi que vous voudrez bien nous faire parvenir vos remarques et vos critiques sur la pertinence de notre analyse et notre proposition d'utiliser une telle méthode pour construire un système démocratique.



Pierre Neimault (pierre.neimault@free.fr)
Louis Nadiet (louis.nadiet@free.fr)
Michel Caldarella (michel.caldarella@gmx.com)
Yves-Henri Sanejouand (yhs@free.fr)

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