Marx Le Capital version Borchardt

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Numérisé par Jean Alméras Almeras.jean@gmail.com
Table


des


Matières
[#__RefHeading__5_398927357 PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION8]

[#__RefHeading__7_398927357 PRÉFACEDE LA TROISIÈME ÉDITION15]

[#__RefHeading__9_398927357 PRÉFACEDE L’ÉDITION REMANIÉE DE 193117]

[#__RefHeading__11_398927357 1. MARCHANDISE, PRIX ET PROFIT19]

[#__RefHeading__13_398927357 2 - PROFIT ET VENTE DES MARCHANDISES23]

[#__RefHeading__15_398927357 3. VALEUR D'USAGE ET VALEUR D'ÉCHANGE LE TRAVAIL SOCIALEMENT NÉCESSAIRE27]

[#__RefHeading__17_398927357 4 - ACHAT ET VENTE DE LA FORCE DE TRAVAIL31]

[#__RefHeading__19_398927357 5 - COMMENT SE FORME LA PLUS-VALUE35]

[#__RefHeading__21_398927357 6 - CAPITAL CONSTANT ET CAPITAL VARIABLECAPITAL FIXE ET CAPITAL CIRCULANT (OU LIQUIDE)41]

[#__RefHeading__23_398927357 7. FORMATION D'UN TAUX DE PROFIT UNIFORME (OU MOYEN)47]

[#__RefHeading__25_398927357 8 - MÉTHODES POUR L'AUGMENTATION DE LA PLUS-VALUE51]

[#__RefHeading__27_398927357 9. LA RÉVOLUTION OPÉRÉE PAR LE CAPITAL DANS LE MODE DE PRODUCTION54]

[#__RefHeading__29_398927357 a) La coopération54]

[#__RefHeading__31_398927357 b) Division du travail et manufacture60]

[#__RefHeading__33_398927357 c) Machinisme et grande industrie73]

[#__RefHeading__35_398927357 10 - EFFETS DE CES PROGRÈSSUR LA SITUATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE80]

[#__RefHeading__37_398927357 a) Travail des femmes et des enfants80]

[#__RefHeading__39_398927357 b) Prolongation de la journée de travail84]

[#__RefHeading__41_398927357 c) Intensification du travail92]

[#__RefHeading__43_398927357 d) Monotonie du travail, augmentation des accidents98]

[#__RefHeading__45_398927357 e) Lutte entre l'ouvrier et la machine101]

[#__RefHeading__47_398927357 11 - BAISSE DU TAUX DU PROFIT114]

[#__RefHeading__49_398927357 12. L'ACCUMULATION DU CAPITAL119]

[#__RefHeading__51_398927357 a) La continuité de la production (reproduction)119]

[#__RefHeading__53_398927357 b) Accroissement du capital par la plus-value - La propriété capitaliste126]

[#__RefHeading__55_398927357 13 - EFFET DE L'ACCUMULATION SUR LES OUVRIERSL'ARMÉE INDUSTRIELLE DE RÉSERVETHÉORIE DE L'ACCROISSEMENT DU PAUPÉRISME131]

[#__RefHeading__57_398927357 14 - LA PRÉTENDUE ACCUMULATION PRIMITIVE147]

[#__RefHeading__59_398927357 15 - OU DOIT CONDUIRE L'ACCUMULATION CAPITALISTE162]

[#__RefHeading__61_398927357 16. LE SALAIRE165]

[#__RefHeading__63_398927357 a) Généralités165]

[#__RefHeading__65_398927357 b) Salaire et plus-value168]

[#__RefHeading__67_398927357 c) Le salaire au temps176]

[#__RefHeading__69_398927357 d) Le salaire aux pièces182]

[#__RefHeading__71_398927357 e) Comparaisons entre nations185]

[#__RefHeading__73_398927357 17. L'ARGENT186]

[#__RefHeading__75_398927357 18 - LE MOUVEMENT CIRCULATOIRE ET LA PÉRIODE DE CIRCULATION200]

[#__RefHeading__77_398927357 19 - LES FRAIS DE CIRCULATION210]

[#__RefHeading__79_398927357 a) Achat et vente210]

[#__RefHeading__81_398927357 b) Comptabilité211]

[#__RefHeading__83_398927357 c) Les trais de l'argent212]

[#__RefHeading__85_398927357 d) Frais de conservation212]

[#__RefHeading__87_398927357 e) Transport213]

[#__RefHeading__89_398927357 20. LA ROTATION DU CAPITAL215]

[#__RefHeading__91_398927357 a) Rotation et temps de rotation Importance, dans la rotation, du capital fixe et du capital circulant 215]

[#__RefHeading__93_398927357 b) Composition, remplacement, réparation accumulation du capital fixe.219]

[#__RefHeading__95_398927357 c) La rotation totale du capital avancé223]

[#__RefHeading__97_398927357 d) Différences de durée dans la période de production et leurs effets sur le temps de rotation225]

[#__RefHeading__99_398927357 21 - INFLUENCE DU TEMPS DE ROTATION SUR LE MONTANT DU CAPITAL AVANCÉ231]

[#__RefHeading__101_398927357 a) Libération du capital-argent pendant le temps de circulation231]

[#__RefHeading__103_398927357 b) Le taux annuel de la plus-value. Grandeurs différentes du capital, selon la durée du temps de rotation.233]

[#__RefHeading__105_398927357 c) Troubles de l'économie capitaliste dus aux durées différentes de temps de rotation237]

[#__RefHeading__107_398927357 22. LA CIRCULATION DE LA PLUS-VALUE240]

[#__RefHeading__109_398927357 a) La reproduction simple242]

[#__RefHeading__111_398927357 b) L'accumulation et la reproduction agrandie248]

[#__RefHeading__113_398927357 23. LA REPRODUCTION ET LA CIRCULATION DU CAPITAL SOCIAL TOTALOBJET DE LA RECHERCHE252]

[#__RefHeading__115_398927357 I - REPRODUCTION SIMPLE254]

[#__RefHeading__117_398927357 a) Les deux divisions de la production sociale255]

[#__RefHeading__119_398927357 b) Les transactions entre les deux sections (I (v + pl) contre II c)257]

[#__RefHeading__121_398927357 c) Les transactions dans le cadre de la section II Moyens de subsistance nécessaires et moyens de luxe259]

[#__RefHeading__123_398927357 d) La circulation monétaire comme intermédiaire des échanges.262]

[#__RefHeading__125_398927357 e) Remplacement du capital fixe267]

[#__RefHeading__127_398927357 f) La reproduction de la matière argent271]

[#__RefHeading__129_398927357 24 - LA REPRODUCTION ET LA CIRCULATIONDU CAPITAL SOCIAL TOTAL274]

[#__RefHeading__131_398927357 II. EN CAS D'ACCUMULATION ET DE REPRODUCTION PROGRESSIVES274]

[#__RefHeading__133_398927357 a) Accumulation dans la section 1 (moyens de production)275]

[#__RefHeading__135_398927357 b) L'accumulation dans la section Il (moyens de consommation)280]

[#__RefHeading__137_398927357 c) Représentation schématique de l'accumulation281]

[#__RefHeading__139_398927357 25. LES CRISES289]

[#__RefHeading__141_398927357 26. LE CAPITAL COMMERCIAL ET LE TRAVAIL DES EMPLOYÉS DE COMMERCE305]

[#__RefHeading__143_398927357 27. INFLUENCE DU CAPITAL COMMERCIAL SUR LES PRIX315]

[#__RefHeading__145_398927357 28 - OBSERVATIONS HISTORIQUES SUR LE CAPITAL COMMERCIAL319]

[#__RefHeading__147_398927357 29. L'INTÉRÊT ET LE BÉNÉFICE D'ENTREPRENEUR327]

[#__RefHeading__149_398927357 30. CRÉDIT ET BANQUE336]

[#__RefHeading__151_398927357 31. LA RENTE FONCIÈRE346]

[#__RefHeading__153_398927357 I. Genèse historique de la rente foncière capitaliste346]

[#__RefHeading__155_398927357 II. Observations préalables350]

[#__RefHeading__157_398927357 III. La rente différentielle. Généralités358]

[#__RefHeading__159_398927357 IV. Première forme de la rente différentielle361]

[#__RefHeading__161_398927357 V. Deuxième forme de la rente différentielle367]

[#__RefHeading__163_398927357 a) Premier cas: le prix de production est constant370]

[#__RefHeading__165_398927357 b) Deuxième cas.. le prix de production diminue 371]

[#__RefHeading__167_398927357 c) Troisième cas.. le prix de production augmente371]

[#__RefHeading__169_398927357 VI. La rente foncière absolue373]

[#__RefHeading__171_398927357 VII. La rente des terrains à bâtir, des mines, du sol379]

[#__RefHeading__173_398927357 VIII. La rente dans l'exploitation esclavagiste, les plantages,( 383Plantations… c’est ce qu’on peut appeler un « plantage » du traducteur) la grande exploitation agricole du propriétaire et la propriété parcellaire382]= PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION = Avec la révolution allemande de novembre 1918, l'ère du socialisme a commencé[9]. Socialisme et socialisation sont les mots du jour. Mais que signifie le socialisme ? Non seulement pour l'homme cultivé, mais pour tout le monde, il est devenu aujourd'hui urgent et nécessaire d'en connaître les doctrines fondamentales.

Le fondateur du socialisme scientifique est Karl MARx (né en 1818, à Trèves; mort en 1883, à Londres). Son œuvre essentielle Le Capital rassemble les doctrines fondamentales du socialisme. Connaître ce livre est donc le devoir strict de quiconque veut comprendre ou, à plus forte raison, influencer l'évolution de notre temps.

Devoir, cependant, qui n'est pas des plus faciles à remplir. Celui qui veut lire Le Capital se heurte à une foule de difficultés. Oui, on peut le dire, pour le profane il est absolument illisible. Or la plupart des hommes sont nécessairement des profanes.

Il y a d'abord l'immensité de l'ouvrage. Les trois volumes qui le constituent ne comptent pas moins de 2.200 grandes pages imprimées. Qui peut lire ces 2.200 pages, à moins de vouloir en faire un objet d'étude spéciale et de délaisser toute occupation professionnelle ? A cela s'ajoute un mode d'expression particulièrement difficile à suivre. Ce zèle excessif qui voudrait montrer sous un jour favorable tous les côtés d'un grand homme a fait dire que Marx, écrivain, avait un style clair, direct et facile. Cela n'est même pas juste pour ses plus petits écrits, rédigés pour des journaux. Mais l'affirmer de ses ouvrages d'économie, c'est tout simplement dire une contre-vérité. Pour comprendre son mode d'expression, il faut un effort de pénétration en profondeur,, une grande tension de l'esprit, un contact plein d'amour avec l’œuvre, et condition également indispensable, de vastes connaissances spéciales dans le domaine de l'économie politique. La raison de cette difficulté est fort aisée à reconnaître. L’œuvre de Marx représente un immense travail de pensée. Tout lui était familier de ce que la science économique avait réalisé avant lui, et il en a énormément accru les matériaux par ses recherches personnelles ; tous les problèmes de l'économie, il les a repensés, et ce sont justement les plus difficiles d'entre eux auxquels il a donné des solutions nouvelles. Tout son esprit, toute son énergie se trouvaient à tel point absorbés par le contenu qu'il n'accordait pas d'importance à la forme. A côté de l'abondance des pensées qui ne cessaient de l'occuper, l'expression lui paraissait indifférente. De même, il n'avait sans doute plus le sentiment que quantité des choses qui lui étaient familières et lui paraissaient évidentes pouvaient receler les plus grandes difficultés pour les autres, pour ceux qui ne possèdent point d'aussi grandes connaissances. D'autant plus qu'il n'aura guère songé, sans doute, à écrire pour des profanes. C'est une oeuvre de spécialiste, une oeuvre de science qu'il voulait donner.

Quoi qu'il en soit, il reste que la difficulté de l'expression ne peut être surmontée qu'en y employant une somme de temps et de travail dont le profane ne saurait, par définition, disposer.

A quoi s'ajoute encore une troisième difficulté, la plus importante. L’œuvre de Marx, de la première à la dernière ligne, est d'une seule venue; les différentes parties de sa doctrine dépendent si étroitement les unes des autres qu'aucune d'entre elles ne saurait être bien comprise sans la connaissance des autres. Quiconque entreprend la lecture des premiers chapitres ne peut naturellement savoir ce que contiennent les chapitres ultérieurs et doit donc nécessairement acquérir une image fausse de la doctrine tant qu'il n'a pas étudié les trois volumes jusqu'à la fin.

Cette difficulté est encore accrue du fait que Marx n'a pas pu terminer son œuvre. Il n'a définitivement rédigé que le premier volume du Capital, paru en 1867. Les deux autres tomes n'ont été publiés qu'après sa mort, par son ami Friedrich Engels[10]. Or, ces deux derniers volumes étaient loin d'être prêts pour l'impression, de sorte que Engels a souvent inséré dans le texte les esquisses où Marx jetait, une première fois, ses idées sur le papier. Il en résulte d'innombrables répéti­tions. Le lecteur non prévenu -- et le profane ne saurait l'être -- voit avec surprise la même pensée reparaître sans cesse, sous de nombreux termes, dix fois, quinze fois et davantage encore, sans qu'il en perçoive la raison. Cela explique que les savants eux-mêmes se contentent d'ordinaire de lire le premier volume, et qu'ils sont amenés à mal comprendre ce que Marx a voulu dire. Il en va de même, bien plus encore, pour le profane, pour l'ouvrier, par exemple, qui après avoir dépensé un effort peut-être considérable, dans ses heures de loisir, pour lire jusqu'au bout le premier volume, évitera prudemment la lecture du second et du troisième.

Toutes ces raisons m'avaient, dès avant la guerre, amené à penser qu'il était urgent de rendre lisible Le Capital pour la masse de ceux qui aspirent à en connaître le contenu sans être à même, pour ainsi dire, d'y sacrifier une partie de leur travail et de leur vie. Il ne s'agit pas, bien entendu, de populariser la doctrine de Marx, de procéder à l'une de ces vulgarisations qui consistent à ce qu'un autre expose librement, en essayant de le rendre compréhensible, ce que Marx lui-même enseigne. De tels travaux existent en suffisance. (Souvent, d'ailleurs, ils souffrent du fait que leur auteur n'a lui-même lu que le premier volume, ne considérant pas les deux autres comme essentiels.) Mais il s'agit au contraire de laisser Marx parler lui-même, de présenter son propre ouvrage, ses propres paroles, de manière à ce que tout le monde, avec un peu de temps et de peine, soit en mesure de les comprendre.

Telle était la tâche que je me représentais en esprit depuis des années[11]. La guerre et ses loisirs obligatoires m'en ont accordé le temps nécessaire. J'en présente le résultat au publie et dois encore exposer pour quelles raisons je me suis considéré comme capable d'un tel travail, et de quelle façon j'ai procédé.

** *

Si j'estime nécessaire de dire quelques mots de ma compétence pour le présent travail, cela vient de la situation politique telle qu'elle s'est constituée en Allemagne depuis la guerre mondiale. Je prévois que les milieux auxquels mon activité politique n'a pas le don de plaire seront tentés de m'accuser d'ignorance, de déclarer que je n'ai jamais rien compris à Marx et ne suis donc pas en droit d'entreprendre pareille tâche. C'est ce genre d'argumentation que je désire écarter de prime abord. J'exposerai donc brièvement ce qui suit.

En 1909, j'ai fait paraître un petit ouvrage sur Les Notions fondamentales de la science économique (Die Grundbegriffe der Wirtschaftslehre), contenant une vulgarisation de la théorie marxiste de la valeur et de la plus-value. Le Hamburger Echo, qui est violemment opposé à la tendance que je représente, mais que les mêmes personnes rédigent encore aujourd'hui, écrivait, le 7 février 1909, à propos de cet opuscule :

«C'est avec raison qu'on a appelé la traduction dans une autre langue un art, spécialement en ce qui concerne les oeuvres des poètes, et cet art est loin d'être aussi simple que beaucoup l'imaginent lorsqu'il s'agit de ne rien laisser perdre, dans le texte traduit, de l'esprit, du parfum, de la couleur et de l'atmosphère de l'original. Une traduction littérale reste loin de compte ; tout au contraire, il faut souvent s'écarter des moyens d'expression de l'original lui-même et en choisir qui soient propres à produire le même effet dans l'autre langue. La loi formulée par Lessing, dans son Laocon, pour divers arts, trouve également ici son application. A titre d'exemples, contentons-nous de citer la traduction d'Homère due à Voss et celle du Don Juan de Byron, par Otto Gildemeister. L'une et l'autre sont moins correctes et moins fidèles, quant à la lettre, que toutes les autres, et cependant, rata pneumata (en esprit) elles sont infiniment plus fidèles, car elles respirent et reflètent l'essence et le caractère de l'original.

«De même, la vulgarisation des ouvrages scientifiques est aussi un art. Là également, beaucoup se sentent appelés, mais il y a peu d'élus. Il ne suffit pas d'extraire les idées et de les servir en abrégé. Presque toujours, il faut soumettre toute la matière à une véritable refonte et, pour la présentation, la disposition et le classement, adopter une démarche originale.

«Science et érudition ne sont pas identiques.

«Les ouvrages scientifiques originaux sont souvent encombrés d'érudition. La théorie, loin d'apparaître comme un tout achevé, conforme à un ordre systématique, y est quelque chose en devenir; l'auteur la développe génétiquement à la fois et dialectiquement, selon des points de vue particuliers, et souvent même à la façon d'une polémique dirigée contre les théories adverses. Or, tout ce travail accessoire, fort savant, mais passible d'égarer facilement le profane, peut et doit être écarté si l'on veut que le résultat proprement scientifique se trouve exposé dans sa pureté, avec une conséquence rigoureusement logique, et soit aisément accessible à tous. Ce qui doit paraître, c'est uniquement le produit et non point la savante démarche du travail, ce qui, naturellement, n'exclut en rien le sérieux de l'exposé. Et si quelques parties du travail accessoire se trouvent présenter un intérêt, il convient de ne les donner que sous forme de compléments spéciaux.

«Le travail de vulgarisation doit en premier lieu se borner à l'essentiel, aux idées principales, et ne pas se surcharger de trop de matière, ce qui outrepasserait le pouvoir d'assimilation de la masse.

«Il n'est pas moins important d'illustrer les abstractions au moyen d'exemples concrets, de cas tangibles empruntés à la vie. Beaucoup ont peine à penser par concepts des objets difficiles et complexes ; les éléments conceptuels une fois analysés  ce que l'on ne saurait omettre, d'ailleurs  puis rendus clairs au moyen d'illustrations intuitives, ce qui est abstrait cesse de rester pâle et décoloré, mais entre dans les cerveaux avec une précision toute plastique. La ténacité de la croyance en Dieu a, tout au moins pour une large part, son explication dans le fait que la moyenne des esprits tend à personnifier les idées abstraites.

«Si la matière à exposer est, en outre, illustrée par des comparaisons tirées d'autres domaines, cela n'en vaut que mieux. Et un peu d'esprit semé çà et là, anime le tout et le rend attrayant.

«Toutes choses qui s'appliquent également aux causeries populaires.

«Nous sommes heureux de pouvoir écrire que l'ouvrage de Julian BORCHARDT vulgarise excellemment les idées centrales de l'économie marxiste, et cela, en général, tout à fait dans le sens de ce qu'on vient de lire. Quelle concision, quelle simplicité et quelle clarté dans la façon dont, par exemple, la première page résume la pointe même de la théorie de la plus-value : «Le capital achète la force de travail et paye, à cet effet, le salaire. En travaillant, l'ouvrier crée une valeur nouvelle qui ne lui appartient pas, mais au capitaliste.( De la part d’une personne qui ambitionne de rendre Marx plus lisible, c’est pas très réussi.

Il était pourtant très simple d’écrire :

En travaillant, l'ouvrier crée une valeur nouvelle qui appartient au capitaliste.)

Il lui faut travailler un certain temps pour restituer la seule valeur du salaire. Mais cela fait, il ne s'arrête pas, il continue, au contraire, à travailler pendant quelques heures de la journée. La valeur nouvelle qu'il produit alors et qui, par conséquent, dépasse le montant du salaire, est la plus-value.» - Des données plus détaillées sur la valeur et le travail, de même que sur le profit du capital, ne sont pas moins clairement exposées à part dans les deux derniers des six chapitres de l'ouvrage, harmonieusement répartis en subdivisions.

«Sans que l'exposition s'en trouve alourdie, l'évolution historique a été mêlée à la coopération et à la division du travail, dans la mesure où elle peut servir à une meilleure compréhension de la production capitaliste.

«Et ainsi de suite.

«Comme l'auteur le dit dans sa préface, il n'a pas voulu présenter un système clos de science économique, mais uniquement la démarche de pensée qui est à la base du Capital de Marx, premier volume. Il y a parfaitement réussi et nous n'hésitons pas à recommander vivement ce petit livre, comme introduction à l'économie marxiste, à tous ceux qui n'ont pas encore une exacte connaissance de cette dernière.»

Voilà sans doute qui suffira à trancher définitivement la question de ma compétence pour le présent travail. J'ajouterai simplement qu'il y a maintenant 30 années en chiffres ronds que j'ai commencé à m'occuper professionnellement, et de la façon la plus intensive, du Capital de Marx et qu'il y aura bientôt 20 ans qu'à la demande de l'Institut des sciences sociales de Bruxelles, j'ai traduit en français (en collaboration avec le camarade belge Vanderrydt) les second et troisième volumes du Capital[12].

** *

Encore quelques mots sur la façon dont j'ai cherché à remplir la tâche que je m'étais donnée. Je devais m'efforcer de laisser autant que possible intactes les propres paroles de Marx et de borner mon activité à un travail d'omission et de regroupement. Comme on l'a déjà lu plus haut, la difficulté de l’œuvre de Marx réside, pour une très grande part, dans le fait que, pour en saisir convenablement une des parties, il faudrait, en réalité, connaître déjà toutes les autres. Il n'y aurait guère d'exagération à affirmer que les premiers chapitres doivent faire au profane qui, pour la première fois, se risque à leur lecture, l'impression d'être écrits en chinois. Cela vient justement de ce qu'il n'a encore aucune idée de l'esprit, de la manière de voir particulière à tout l'ouvrage. Pour lui rendre accessible cette dernière, il faut connaître d'importantes études qui n'apparaissent que dans le troisième volume. Aussi, dès la première minute, ai-je su avec évidence que je devais retourner du tout au tout la suite des idées et de leur présentation. Beaucoup de ce qui figure dans le troisième tome a dû être placé tout au commencement. De même, il m'a fréquemment fallu réunir des textes répartis entre plusieurs chapitres souvent fort éloignés, ou au contraire en séparer d'autres, et, ce faisant, rédiger le plus souvent, cela va sans dire, des phrases de transition, tandis que, dans l'ensemble, le texte même de Marx restait invariable.

C'était déjà beaucoup de gagné. S'il arrive, peut-être, que quelqu'un veuille se donner la peine de comparer mon édition avec l'original, on remarquera avec surprise combien de raisonnements, jusque-là des plus pénibles à suivre, sont devenus clairs et compréhensibles par la simple modification de la suite assignée aux idées.

Les coupures n'ont pas été moins fécondes. Il va de soi que, de toutes les innombrables répétitions contenues dans le deuxième et dans le troisième volume, il n'a été retenu et inséré qu'une seule version. Mais, outre cela, mon objet n'était point de reproduire tout l'ouvrage dans tous ses détails. Il fallait, au contraire, procéder à un choix, de manière à ce que le lecteur puisse connaître, à travers les termes mêmes de Marx, l'enchaînement fondamental des pensées, sans être cependant effrayé ou accablé par la trop grande étendue de l'ouvrage. Quiconque en éprouvera le besoin, pourra, en comparant, s'assurer s'il manque peut-être quelque chose d'essentiel. Afin de faciliter ce contrôle, j'ai indiqué, au commencement de tous les chapitres, et partout ailleurs où je l'ai pu, les parties de l'original auxquelles j'ai eu recours.

Il n'en est pas moins resté un nombre assez considérable de passages qu'il n'était pas possible de maintenir tels qu'ils ont été rédigés par Marx. Sinon ils seraient demeurés incompréhensibles, et il a fallu, pour ainsi dire, les «traduire» en allemand. Pour rendre également possible un contrôle à cet égard, et qu'on puisse juger si j'ai pris certaines libertés non permises et modifié le sens de l'original, je citerai deux de ces passages à titre d'exemple.

Dans le 1er volume, chap. 13, 1[13], l'original porte :

«Dans la coopération simple, et même dans la coopération caractérisée par la division du travail, la substitution de l'ouvrier collectif à l'ouvrier individuel reste toujours plus ou moins accidentelle. Le machinisme, à part quelques exceptions dont il sera question plus tard, ne fonctionne qu'entre les mains (sic) d'un travail directement socialisé ou commun. Le caractère coopératif du procès de travail devient donc maintenant une nécessité technique, imposée par la nature même du moyen de travail.»

Ici, j'ai modifié (p. 95, 96 de la présente édition) comme suit :

«Dans la coopération simple, et même dans la coopération caractérisée par la division du travail, la substitution de l'ouvrier collectif à l'ouvrier individuel reste toujours plus ou moins accidentelle. Le machinisme (à part quelques exceptions dont il sera question plus tard) exige forcément un travail socialisé (c'est-à-dire le travail commun, méthodiquement organisé, de plusieurs). La nature même du moyen de travail transforme dès lors la coopération méthodique en nécessité technique.»

Le 2e volume contient, à la page 54, le passage suivant :

«Si, dans les transactions de notre capitaliste d'argent, l'argent fonctionne comme moyen de paiement (la marchandise n'étant à payer par l'acheteur que dans un délai plus ou moins court), le surproduit destiné à la capitalisation ne se transforme pas en argent, mais en créances, en titres de propriété sur un équivalent que l'acheteur n'a peut-être pas encore en sa possession, mais seulement en vue.»

J'en ai fait ceci (p. 261)

«Si les marchandises vendues par notre capitaliste ne sont pas payables tout de suite, mais seulement au bout d'un certain délai, la partie du surproduit devant être incorporée au capital ne devient pas de l'argent, mais prend la forme de créances, de titres de propriété sur une contre-valeur déjà, peut-être, en possession de l'acheteur, ou bien qu'il a seulement en vue.[14]»

Je terminerai en exprimant l'espoir que ce travail n'aidera pas seulement à la compréhension de Marx, mais encore qu'il sera favorable au savoir économique en général et pourra surtout être utile à la cause du socialisme. Je serais particulièrement heureux si cette mienne édition, à tous accessible, devait éveiller chez nombre de lecteurs le désir de s'attaquer ensuite à l'étude de l'original. 


Berlin-Lichterfelde, août 1919.


Julien BORCHARDT.

PRÉFACEDE LA TROISIÈME ÉDITION

Un an et neuf mois se sont écoulés depuis la publication de cette édition populaire du Capital de Marx. Pendant cette période, la vente du livre a été interrompue au moins six mois -- en partie pour des raisons générales, d'ordre politique et économique, comme le coup d'État de Kapp, des dépressions économiques, etc., en raison aussi d'un retard dans l'impression de la deuxième édition. Il est donc permis de dire que 10.000 exemplaires ont été mis en circulation dans un intervalle de 15 mois seulement, et pourtant l'intérêt suscité par le livre est tel qu'une troisième édition apparaît comme nécessaire.

S'il faut être sincère, je dirai que ce succès ne me surprend en aucune façon. Je n'ai été que trop profondément convaincu pendant de longues années, de la nécessité d'un tel livre. Bien plus, je ne doute pas que le succès se fût encore prononcé beaucoup plus vite sans les obstacles créés par ces questions d'argent, si funestes dans notre âge capitaliste. La publicité, de nos jours, est démesurément coûteuse et les quelques personnes qui, jusqu'à présent, m'ont aidé dans la publication du livre, ne sont ni les unes ni les autres comblées par la fortune.

Naturellement, je n'ai pas l'immodestie d'attribuer le grand succès du livre à mon seul travail. Connaître les doctrines de Marx est en effet devenu, aujourd'hui, une nécessité absolue pour des centaines de milliers d'esprits éveillés. Ils ont soif d'entendre son message : la lecture, pour eux, est une manne.

Toutefois, je crois pouvoir dire que j'ai probablement réussi, dans l'ensemble, à rendre l'enseignement du maître dans la forme voulue, dans une forme qui, d'une part, en conserve fidèlement le sens et le contenu et qui, d'autre part, en rend la compréhension accessible au profane et au débutant. Je l'induis du moins des nombreux articles consacrés au livre dans la presse et qui, autant que j'aie pu voir, étaient tous louangeurs. Car il s'est produit, sur ce point, cette chose si rare que toutes les tendances du mouvement ouvrier, et même la presse bourgeoise, se sont trouvées d'accord.

Je profite de l'occasion pour répéter encore à mes lecteurs qu'il ne faut pas oublier que l’œuvre de Marx est restée inachevée ; non pas seulement par l'extérieur, non pas seulement en ce sens qu'il ne fut pas donné à l'auteur de mettre la dernière main à la rédaction définitive, mais aussi quant au fond. La démarche de l'esprit s'interrompt brusquement. On ne doit donc point s'étonner si cette petite édition s'interrompt brusquement, elle aussi. Là aussi réside l'une des raisons de la difficulté de compréhension. Ici non plus, les alouettes ne tomberont pas toutes rôties dans le bec du lecteur. L'assimilation du contenu exige un travail. Mais justement ce travail se trouve considérablement facilité par la présente édition et j'espère que beaucoup lui devront de pouvoir lire aussi et comprendre l'original.

Peut-être mes lecteurs apprendront-ils avec intérêt qu'une édition anglaise du livre a paru entre temps, tandis qu'une traduction russe se trouve actuellement en préparation.

L'index ajouté à la présente réédition sera le bienvenu pour le lecteur désireux de découvrir ou de retrouver tel ou tel passage, de même que pour lui permettre de se retrouver dans l'ensemble du livre.


Julien BORCHARDT

PRÉFACEDE L’ÉDITION REMANIÉE DE 1931

Je suis heureux de pouvoir publier aujourd'hui le présent ouvrage dans une édition remaniée, réalisant une présentation sensiblement plus complète et mieux conçue. On y trouvera plusieurs chapitres qui manquaient auparavant. Ont été ajoutés les textes de Marx sur le salaire, les importantes recherches du deuxième volume sur la circulation et la reproduction du capital; la théorie des crises dans le texte même de Marx, et enfin la théorie de la rente foncière. (En compensation de quoi j'ai pu écarter le texte par moi rédigé, concernant les crises.) En outre, j'ai remanié avec le plus grand soin l'ensemble du texte en y apportant des compléments et des corrections de détail.

Pourquoi ces chapitres manquaient-ils tout d'abord ? Pour une raison tout extérieure : le manque de capital avait empêché l'accessibilité du Capital. A l'époque de la guerre et de l'inflation, où les éditions précédentes avaient été établies et publiées, l'argent faisait tout simplement défaut. Aujourd'hui, les anciennes éditions étant épuisées, j'ai pu, grâce à l'appui de quelques amis, joindre les chapitres manquants, souvent réclamés par les lecteurs eux-mêmes.

Au cours des années écoulées dans l'intervalle, le présent ouvrage a été également fort répandu dans d'autres pays. Il a été traduit en anglais, en russe, en bulgare, en japonais et en espagnol.


Julien BORCHARDT


1. MARCHANDISE, PRIX ET PROFIT[15]

L'économie politique traite de la façon dont les hommes se procurent les biens dont ils ont besoin pour vivre. Dans les États capitalistes modernes, les hommes se procurent uniquement ces biens par l'achat et la vente de marchandises ; ils entrent en possession de celles-ci en les achetant avec l'argent qui constitue leur revenu. Il existe des formes très diverses de revenu, que l'on peut cependant classer en trois groupes : le capital rapporte chaque année au capitaliste un profil, la terre rapporte au propriétaire foncier une rente foncière et la force de travail -- dans des conditions normales et tant qu'elle reste utilisable -- rapporte à l'ouvrier un salaire. Pour le capitaliste, le capital ; pour le propriétaire foncier, la terre et, pour l'ouvrier, sa force de travail, ou plutôt son travail lui-même, apparaissent comme autant de sources différentes de leurs revenus, profit, rente foncière et salaire. Et ces revenus leur apparaissent comme les fruits, à consommer annuellement, d'un arbre qui ne meurt jamais, ou plus exactement de trois arbres ; ces revenus constituent les revenus annuels de trois classes : la classe du capitaliste, celle du propriétaire foncier et celle de l'ouvrier. C'est donc du capital, de la rente foncière et du travail que semblent découler, comme de trois sources indépendantes, les valeurs constituant ces revenus.

Le montant du revenu des trois classes joue un rôle essentiel pour déterminer la mesure dans laquelle les hommes ont accès aux biens économiques; mais, d'autre part, il est clair que le prix des marchandises n'est pas moins essentiel. Aussi la question de savoir d'après quoi se fixe le montant des prix a-t-elle, dès les origines, considérablement occupé l'économie politique.

Au premier abord, cette question ne semble pas présenter de difficulté particulière. Considérons un produit industriel quelconque; le prix est établi par le fabricant, qui ajoute au prix de revient le profil habituel dans sa branche. C'est dire que le prix dépend du montant du prix de revient et de celui du profit.

Dans le prix de revient, le fabricant fait entrer tout ce qu'il a dépensé pour la fabrication de la marchandise. Ce sont, en premier lieu, les dépenses pour les matières premières et les matières auxiliaires de la fabrication (par exemple, coton, charbon, etc.), puis les dépenses relatives aux machines, aux appareils, aux bâtiments ; outre cela, ce qu'il doit payer en rente foncière (par exemple, le loyer) et enfin le salaire du travail. On peut donc dire que le prix de revient, pour le fabricant, se répartit entre trois rubriques :

1. Les moyens de production (matières premières, matières auxiliaires, machines, appareils, bâtiments) ;

2. La rente foncière à payer (qui entre également en ligne de compte lorsque la fabrique se trouve construite sur un terrain appartenant au fabricant) ;

3. Le salaire.


Mais pour peu qu'on examine ces trois rubriques de plus près, des difficultés insoupçonnées ne tardent pas à apparaître.

Prenons, pour commencer, le salaire. Plus il est bas ou élevé, et plus est bas ou élevé le prix de revient; plus donc est bas ou élevé le prix de la marchandise fabriquée. Mais qu'est-ce qui détermine le montant du salaire Y Disons que c'est l'offre et la demande de la force de travail. La demande de force de travail émane du capital qui a besoin d'ouvriers pour ses exploitations. Une forte demande de force de travail équivaut donc a un fort accroissement du capital. Mais de quoi le capital se compose-t-il ? D'argent et de marchandises. Ou plutôt, l'argent (comme on le montrera plus tard) n'étant lui-même qu'une marchandise, le capital se compose simplement et uniquement de marchandises. Plus ces marchandises ont de valeur et plus le capital est grand, et plus est grande la demande de force de travail et l'influence de cette demande sur le montant du salaire, de même que -- par voie de conséquence -- sur le prix des produits fabriqués. Mais qu'est-ce qui détermine la valeur (ou le prix) des marchandises constituant le capital ? Le montant du prix de revient, c'est-à-dire des frais nécessaires à leur fabrication. Or, parmi ces frais de fabrication, figure déjà le salaire lui-même ! C'est donc, en dernière analyse, expliquer le montant du salaire par le montant du salaire, ou le prix des marchandises par le prix des marchandises !

En outre, il ne nous sert à rien de faire intervenir la concurrence (offre et demande de forces de travail). La concurrence fait sans doute monter ou tomber les salaires. Mais supposons que l'offre et la demande de forces de travail s'équilibrent. Qu'est-ce donc, alors, qui détermine le salaire ?

Ou bien l'on admet, par contre, que le salaire est déterminé par le prix des moyens de subsistance des ouvriers. Ces moyens de subsistance ne sont eux-mêmes que des marchandises; dans la détermination de leur prix, le salaire joue aussi un rôle. L'erreur est évidente.

Une seconde rubrique, dans les éléments du prix de revient, était représentée par les moyens de production. Il n'est pas besoin de longues considérations pour montrer que le coton, les machines, le charbon, etc., sont également des marchandises auxquelles s'applique exactement ce qu'on a déjà dit de celles qui constituent les moyens de subsistance de l'ouvrier ou le capital du capitaliste.

La tentative qui consistait à expliquer le montant du prix à partir du prix de revient a donc lamentablement échoué. Elle aboutit tout simplement à expliquer le montant du prix par lui-même.

Au prix de revient, le fabricant ajoute le profit usuel. Ici, toutes les difficultés semblent écartées, car le tant pour cent (le taux) du profit qu'il doit s'attribuer est connu du fabricant, ce taux étant d'un usage général dans la branche. Naturellement, cela n'exclut point que, par suite de circonstances particulières, un fabricant, dans certains cas, prenne plus ou moins que le profit d'usage. Mais, en moyenne générale, le taux du profit est le même dans toutes les entreprises de la même branche. Il existe donc, dans chaque branche, un taux moyen de profit.

Point seulement cela. Les divers taux de profit, dans des branches différentes se trouvent mis dans un certain accord par la concurrence. Il ne peut, en effet, en aller autrement. Car dès que des profits particulièrement élevés sont réalisés dans une branche, les capitaux des autres branches, où ils ne sont pas si favorablement placés, s'empressent d'affluer dans la branche favorisée. Ou bien les capitaux qui ne cessent de naître et qui cherchent des placements avantageux, s'adressent de préférence à de telles branches, particulièrement profitables; la production, dans ces branches ne tardera pas à s'accroître considérablement et, pour écouler les marchandises dont la quantité se trouve fortement augmentée, il faudra réduire les prix et, par conséquent, les profits. Le contraire se produirait si une branche quelconque ne donnait que des profits particulièrement bas : les capitaux abandonneraient cette branche au plus vite, la production y décroîtrait d'autant, ce qui entraînerait une augmentation des prix et des profits.

Ainsi, la concurrence tend à une égalisation générale du taux des profits dans toutes les branches, et l'on peut parler à bon droit d'un taux moyen général de profit, taux qui, dans toutes les branches de la production, sans être rigoureusement identique, n'en est pas moins le même approximativement. Toutefois, cela est loin de sauter aux yeux comme l'égalité du taux des profits à l'intérieur d'une même branche, vu que, dans des branches diverses, les frais généraux, l'usage et l'usure des machines, etc., peuvent être extrêmement différents. Pour compenser ces différences, il se peut que le profit brut - c'est-à-dire le tant pour cent effectivement ajouté au prix de revient par le fabricant - soit, dans telle branche, considérablement plus élevé ou plus bas que dans les autres. Circonstance qui dissimule la véritable réalité. Mais, déduction faite des frais divers, il reste cependant, dans les différentes branches, un profit net approximativement identique.

Un taux moyen général de profit existant donc, le montant du profit effectivement donné par une entreprise dépend donc de l'importance de son capital. Sans doute -- comme on l'a déjà mentionné -- il n'est pas tout à fait indifférent que l'entreprise fabrique des canons ou des bas de coton, le taux du profit variant selon la sécurité du placement, la facilité des débouchés, etc. Mais ces différences ne sont pas tellement importantes. Supposons que le taux moyen général de profit s'élève à 10 % ; il est clair, alors, qu'un capital de 1 million doit rapporter dix fois autant qu'un capital de 100.000 francs (naturellement, à condition que l'entreprise soit conduite comme il convient et sous réserve de tous les accidents ou de toutes les chances que peut connaître une affaire).

Il s'ajoute à cela que non seulement les entreprises industrielles -- c'est-à-dire les entreprises qui produisent des marchandises -- engendrent un profit, mais encore il en va de même des entreprises commerciales, lesquelles se contentent de transmettre le produit du producteur au consommateur; de même aussi, des banques, des entreprises de transports, des chemins de fer, etc. Et dans toutes ces entreprises, le profit, pourvu que les affaires y soient faites convenablement, dépend du montant du capital qui y a été placé. Quoi d'étonnant à ce que, dans la conscience de ceux qui s'occupent pratiquement de ces affaires, s'établisse la conviction que le profit naît en quelque sorte de lui-même, à partir du capital ; il en naît, croit-on alors, comme les fruits naissent d'un arbre convenablement cultivé. Toutefois, le profit n'est pas tant considéré comme l'un des aspects naturels du capital que comme le fruit du travail du capitaliste. Et en fait, nous avons dû toujours supposer une gestion convenable de l'entreprise. La compétence personnelle du chef d'entreprise est des plus importantes. Si elle fait défaut, le profit de l'entreprise tombera aisément au-dessous du taux moyen général de profit, tandis qu'un chef d'entreprise entendu pourra réussir à le faire monter au-dessus.


2 - PROFIT ET VENTE DES MARCHANDISES[16]

Mais comment un profit peut-il naître «de lui-même» du capital? Pour la production d'une marchandise, le capitaliste a besoin d'une certaine somme, disons 100 francs. Cette somme doit représenter toutes ses dépenses en matières premières, fournitures, salaires, usure des machines, appareils, bâtiments, etc. Il vend ensuite la marchandise fabriquée 110 francs. Admettre que la marchandise fabriquée vaut vraiment 110 francs, ce serait admettre que cette valeur qui s'y est ajoutée au cours de la production, n'est née de rien. Car les valeurs payées 100 francs par le capitaliste existaient déjà toutes avant la production de cette marchandise. Or, une telle création ex nihilo répugne à tout bon sens. C'est pourquoi l'on a toujours été et l'on est encore d'avis que la valeur de la marchandise n'augmente pas au cours de la production, mais que le capitaliste, après la fabrication de la marchandise, a seulement entre les mains la même valeur qu'auparavant - soit, dans notre exemple, 100 francs.

D'où peuvent donc provenir les 10 francs supplémentaires qu'il touche à la vente de la marchandise? Le simple fait que la marchandise passe des mains du vendeur à celles de l'acheteur ne saurait en augmenter la valeur, car cela aussi serait une création ex nihilo.

On suit généralement deux méthodes pour sortir de cette difficulté. Les uns disent que la marchandise a réellement plus de valeur entre les mains de l'acheteur qu'entre celles du vendeur, parce qu'elle satisfait, chez l'acheteur, un besoin que n'a pas le vendeur. Les autres disent que la marchandise n'a pas, en fait, la valeur que doit payer l'acheteur; le surplus est pris à ce dernier sans autre valeur.

Considérons l'une et l'autre explication. L'écrivain français Condillac écrivait en 1776 (dans une étude sur le commerce et le gouvernement) : «Il est faux qu'on donne, dans l'échange des marchandises, même valeur contre même valeur. Au contraire. Chacun des deux contractants donne toujours une valeur plus petite contre une plus grande... Si l'on échangeait toujours, en effet, des valeurs égales, il n'y aurait aucun profit à faire pour aucun des contractants. Mais ils gagnent ou, du moins, devraient gagner tous deux. Pourquoi? La valeur des choses réside uniquement dans leur rapport avec nos besoins. Ce qui, pour l'un, est plus, est moins pour l'autre, et réciproquement... Nous voulons nous défaire d'une chose qui nous est inutile afin d'en recevoir une qui nous soit utile; nous voulons donner le moins pour le plus...»

Etrange calcul, en vérité ! Quand deux personnes échangent quelque chose, chacune donnerait à l'autre plus qu'elle ne reçoit? Cela signifierait que si j'achète pour 100 francs un veston à mon tailleur, le veston, possédé par le tailleur, vaut moins de 100 francs, mais qu'il les vaut quand c'est moi qui en suis le possesseur ! De même, l'échappatoire qui consiste à dire que la valeur des choses réside uniquement dans leur rapport avec nos besoins, ne nous fait point avancer d'un pas. Car (sans parler de la confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange, sur lesquelles nous reviendrons plus tard), si le veston est plus utile à l'acheteur que son argent, l'argent est plus utile au vendeur que le veston.

Si, par contre, on admet que les marchandises sont généralement vendues à un prix supérieur à leur valeur, il en découle des conséquences encore plus curieuses. Supposons que, par suite de quelque inexplicable privilège, il soit donné au vendeur de vendre la marchandise au-dessus de sa valeur, par exemple 110 francs, alors qu'elle n'en vaut que 100, par conséquent avec 10 % d'augmentation du prix. Le vendeur encaisse donc une plus-value de 10 francs. Mais après avoir été vendeur, il devient acheteur. Un troisième propriétaire de marchandises le rencontre maintenant en qualité de vendeur et jouit à son tour du privilège de vendre sa marchandise 10 % plus cher. Notre homme aura gagné 10 francs comme vendeur à seule fin de perdre 10 francs comme acheteur. Tout revient donc en fait à ce que tous les propriétaires de marchandises se vendent ces dernières 10 % de plus qu'elles ne valent, ce qui est exactement la même chose que s'ils se les vendaient à leur vraie valeur. Les noms monétaires, autrement dit les prix des marchandises augmenteraient, mais les rapports de valeur entre marchandises resteraient les mêmes.

Supposons, au contraire, que ce soit le privilège de l'acheteur d'acheter les marchandises au dessous de leur valeur. Ici, il n'est même plus la peine de rappeler que l'acheteur redeviendra vendeur. Il était vendeur avant d'être acheteur. Il a déjà, comme vendeur, perdu 10 %, avant de gagner 10 %, en qualité d'acheteur. Il n'y a rien de changé.

On peut objecter que cette compensation de la perte par un gain venu après coup ne vaut que pour les acheteurs revendant ensuite et qu'il y a aussi des hommes qui n'ont rien à vendre. Les partisans logiques de l'illusion selon laquelle la plus-value naîtrait d'un accroissement nominal du prix ou bien du privilège accordé au vendeur de vendre plus cher sa marchandise, supposent une classe qui achète seulement. sans .vendre, qui par conséquent, ne fait que consommer, sans produire. Mais l’argent avec lequel une telle classe ne cesse d'acheter doit, sans échange, gratuitement, au nom de certains titres de droit ou de violence, lui venir des propriétaires de marchandises eux-mêmes. Vendre les marchandises à cette classe au-dessus de leur valeur signifie uniquement lui escroquer une partie de l'argent qu'on lui a donné pour rien. C'est ainsi que, dans l'antiquité, les villes de l'Asie Mineure payaient à Rome un tribut annuel. Avec cet argent, Rome leur achetait des marchandises et les leur achetait trop cher. Les habitants de l'Asie Mineure volaient les Romains en rattrapant une partie du tribut par la voie du commerce. Mais les Asiatiques n'en restaient pas moins volés. Leurs marchandises, avant comme après, leur étaient payées avec leur propre argent. Ce n'est pas là une méthode d'enrichissement ni de formation de la plus-value.

Naturellement, on ne veut en rien, par là, contester que tel propriétaire de marchandises ne puisse s'enrichir indûment par l'achat ou par la vente. Le propriétaire de marchandises A peut avoir le front de rouler ses collègues B ou C, et ceux-ci, malgré la meilleure volonté du monde, ne pas lui rendre la pareille. A vend à B du vin pour une valeur de 40 francs et reçoit en échange des céréales pour une valeur de 50 francs. A a transformé ses 40 fr. en 50 fr., il a fait, de moins d'argent, plus d'argent. Mais regardons-y de plus près. Avant l'échange, nous avions pour 40 francs de vin entre les mains de A et pour 50 francs de céréales entre les mains de B, soit une valeur totale de 90 francs. Après l'échange, nous avons la même valeur totale de 90 francs. Les valeurs échangées ne se sont pas accrues d'un atome, il n'y a de changé que leur répartition entre A et B. La même modification se serait produite si A, sans avoir recours à la forme voilée de l'échange, avait tout bonnement volé 10 francs à B. La somme des valeurs échangées ne saurait évidemment être accrue par un changement dans leur répartition, de même qu'un juif (25Il peut être parfois nécessaire de censurer le texte originel de Marx quand il a un relent un tantinet antisémite. (surtout dans l’édition Borchardt qui ne recherche pas une traduction littérale. SURTOUT quand cette édition est datée de 1931 ) AJ - 2002) n'augmente pas la masse de métaux précieux existant dans un pays en vendant comme pièce d'or une pièce de bronze du XVIIIe siècle. La classe capitaliste d'un, pays, prise dans son ensemble, ne peut pas s'avantager elle-même.

De quelque côté qu'on se tourne, le résultat reste donc le même. Si l'on échange des valeurs égales, il n'y a pas de plus value, et il n'y en a pas davantage si l'on échange des valeurs inégales. La circulation ou l'échange des marchandises ne crée pas de valeur.

En tout cas, l'augmentation de valeur qui devient visible après la vente ne peut pas en être le produit. Elle ne peut pas s'expliquer par l'écart entre le prix et la valeur des marchandises. Si les prix s'écartent vraiment des valeurs, il faut d'abord les réduire à ces dernières, c'est-à-dire qu'il faut faire abstraction de cet écart comme d'un fait dû au hasard, si l'on ne veut pas être troublé par des circonstances d'ordre contingent. D'ailleurs cette réduction n'a pas seulement lieu en science. Les oscillations constantes des prix du marché, leur hausse et leur baisse se compensent les unes les autres et se réduisent d'elles-mêmes à leur prix moyen comme à leur règle interne. Celle-ci constitue la boussole, par exemple, du commerçant ou de l'industriel, dans toute entreprise d'une certaine durée. Le commerçant, l'industriel savent donc que, dans une période assez longue considérée dans son ensemble, les marchandises ne sont véritablement vendues ni au-dessus ni au-dessous de leur prix moyen, mais à ce prix même. En conséquence, la formation du profit, l'augmentation de valeur doivent donc s'expliquer en admettant que les marchandises sont vendues à leur vraie valeur. Mais la plus value, alors, doit déjà s'être formée dans la production. Au moment où sa fabrication est achevée et lorsqu'elle se trouve encore entre les mains de son premier vendeur, la marchandise doit donc valoir autant que le dernier acheteur, le consommateur, paye pour l'acquérir. En d'autres termes, sa valeur doit dépasser les dépenses du fabricant; c'est pendant la production qu'a dû se former une nouvelle valeur.

Cela nous conduit à la question de savoir comment se constitue en général la valeur des marchandises.

3. VALEUR D'USAGE ET VALEUR D'ÉCHANGE [17]LE TRAVAIL SOCIALEMENT NÉCESSAIRE

La marchandise est d'abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés, satisfait un besoin quelconque de l'homme. Toute chose utile, telle que le fer, le papier, etc., doit être considérée sous un double aspect, la qualité et la quantité. Chacune est un ensemble de qualités nombreuses et peut donc être utile à différents égards. C'est l'utilité d'une chose qui en fait une valeur d'échange. Mais cette utilité ne flotte pas dans l'air. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n'existe pas sans lui. Le corps de la marchandise lui-même, tel que le fer, le blé, le diamant, etc., est donc une valeur d'usage, un bien.

La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif selon lequel des valeurs d'usage d'une espèce s'échangent contre des valeurs d'usage d'une autre espèce. Telle quantité d'une marchandise s'échange régulièrement contre telle autre quantité d'une autre marchandise: c'est sa valeur d'échange ­rapport qui ne cesse de varier avec le temps et le lieu. La valeur d'échange semble donc être quelque chose d'accidentel et de purement relatif, c'est-à-dire (comme l'écrivait Condillac) qu'elle semble «résider uniquement dans la relation des marchandises avec nos besoins». Une valeur d'échange immanente, intrinsèque à la marchandise paraît donc être une contradiction. Examinons la chose de plus près.

Une marchandise quelconque, un quintal de blé, par exemple, s'échange contre telle ou telle quantité de cirage, de soie ou d'or, etc., bref contre d'autres marchandises, dans les proportions les plus diverses. Le blé a donc de multiples valeurs d'échange. Mais comme ces quantités déterminées de cirage, de soie, d'or, etc., représentent respectivement la valeur d'échange d'un quintal de blé, elles doivent représenter des valeurs d'échange égales. Il s'ensuit donc, en premier lieu, que les valeurs d'échange valables pour une même marchandise expriment une même grandeur. En second lieu, derrière la valeur d'échange doit exister un contenu dont elle n'est que l'expression.

Prenons encore deux marchandises, par exemple du blé et du fer. Quel que soit leur rapport d'échange, on peut toujours le représenter par une égalité, dans laquelle une quantité donnée de blé équivaut à une certaine quantité de fer. Par exemple, un quintal de blé égale deux quintaux de fer. Que signifie cette égalité? Qu'un élément commun de même grandeur existe en deux objets différents, dans un quintal de blé et, de même, dans deux quintaux de fer. Les deux objets sont donc égaux à une troisième quantité, qui n'est en elle-même ni l'un ni l'autre. Chacun des deux objets, en tant que valeur d'échange, doit donc être réductible à cette troisième quantité.

Cet élément commun ne saurait être une propriété naturelle des marchandises. Les propriétés naturelles n'entrent en ligne de compte qu'autant qu'elles rendent les marchandises utilisables et en font, par suite, des valeurs d'usage. Or, dans leur rapport d'échange, il est manifestement fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises. Dans l'échange, une valeur d'usage, quelle qu'elle soit, a exactement autant de valeur qu'une autre quelconque, pourvu qu'elle existe en une proportion convenable. Ou, comme le dit le vieux Barbon (1696): «Une espèce quelconque de marchandise en vaut une autre, du moment que leur valeur d'échange est la même. On ne saurait établir de distinction ni de différenciation entre choses d'égale valeur d'échange... 100 francs de plomb ou de fer représentent la même valeur d'échange que 100 francs d'argent ou d'or.» Comme valeurs d'usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente; comme valeurs d'échange, elles ne peuvent différer que par la quantité.

Si l'on fait abstraction de leur valeur d'usage, les marchandises ne conservent plus qu'une propriété, celle d'être des produits du travail. Mais, de par cette abstraction, le produit du travail, lui aussi, s'est déjà modifié. Si nous mettons à part sa valeur d'usage nous faisons également abstraction des éléments matériels et des formes qui en font une valeur d'usage. Ce n'est plus une table, une maison, du fil, ni un objet utile quelconque. Toutes ses propriétés sensibles sont effacées. Ce n'est plus non plus le produit du travail de l'ébéniste, du maçon, du fileur, ni d'un autre travail productif déterminé. Ce n'est plus que le produit du travail humain en général, du travail humain abstrait, c'est-à-dire le produit de la dépense du travail humain, indépendamment de la forme de cette dépense, indépendamment du fait que le travail a été dépensé par un ébéniste, un maçon, un fileur, etc. Les objets que sont les produits du travail manifestent seulement que leur production a nécessité une dépense de travail humain, que du travail humain s'y trouve accumulé.

Une valeur d'usage, autrement dit un bien, n'a donc de valeur que parce que du travail humain, considéré sous une forme abstraite, s'y trouve matérialisé. Comment, dès lors, mesurer la grandeur de cette valeur? Par la quantité de «substance créatrice de valeur» qui s'y trouve contenue, c'est-à-dire par le travail. La quantité de travail elle-même se mesure par sa durée, et le temps du travail se mesure à son tour selon certains intervalles de durée fixes, tels que l'heure, la journée, etc.

Si la valeur d'une marchandise est déterminée par la somme de travail dépensée pour la produire, on pourrait croire qu'elle est en raison directe de la paresse et de l'inhabileté de l'homme qui la fabrique, puisque cette fabrication demandera d'autant plus de temps. Mais le travail qui forme la substance de la valeur est toujours le même travail humain, la dépense de la même force humaine de travail. L'ensemble de la force de travail de la société, représenté par les valeurs du total des marchandises, est considéré ici comme une seule et même force de travail, bien qu'il se compose d'une infinité de forces individuelles. Chacune de ces forces individuelles de travail est, comme toutes les autres, partie intégrante de la même force humaine de travail, en tant qu'elle peut se ramener, à une force de travail sociale moyenne et opère comme telle, employant par conséquent, pour la production d'une marchandise, le temps de travail moyennement, c'est à dire socialement nécessaire. Le temps de travail socialement nécessaire n'est rien autre que le temps de travail exigé pour produire une quelconque valeur d'usage, dans les conditions normalement données de cette production, le travail se faisant avec la moyenne sociale d'habileté et d'intensité. Après l'introduction, par exemple, du tissage à la vapeur en Angleterre, la moitié du travail antérieur fut peut-être suffisante pour transformer en tissu une quantité donnée de fil. Mais, en fait, le tisserand anglais travaillant à la main mettait toujours le même temps pour opérer cette transformation; pourtant, le produit de son heure individuelle de travail ne représentait plus que la moitié d'une heure sociale de travail; la valeur en baissa donc de moitié.

C'est donc la quantité de travail socialement nécessaire, c'est à dire le temps de travail socialement nécessaire (Il est très important de bien assimiler ceci. C’est la base de l’analyse économique. De plus , il faut toujours avoir à l’esprit que LA VALEUR EST DEFINIE POUR DES CONDITIONS DE PRODUCTION DONNEES, CONDITIONS SOUMISENT A DES VARIATIONS QUI PEUVENT ETRE TRES IMPORTANTES. ( changements technologiques, obsolescence des moyens et processus de production ) à la production d'une valeur d'usage quelconque, qui en détermine uniquement la valeur. Chaque marchandise prise à part n'est plus dès lors qu'un exemplaire moyen de son espèce. Des marchandises qui renferment des sommes de travail égales, c'est-à-dire qui peuvent être produites dans un même laps de temps, ont donc la même valeur. La valeur d'une marchandise est à la valeur de toute autre marchandise comme le temps de travail nécessaire à la production de l'une est au temps de travail nécessaire à la production de l'autre. «En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont qu'une certaine masse de temps de travail cristallisé.[18]»

La valeur d'une marchandise resterait donc constante si le temps de travail nécessaire à la production de cette marchandise ne variait pas. Mais ce dernier varie avec toute modification dans la force productive du travail. La force productive[19] du travail est elle-même déterminée par de nombreuses circonstances, entre autre le degré de développement de la science et de son application technologique, la manière dont le procès de la production se trouve réglé, l'étendue et l'efficacité des moyens de production, enfin les conditions naturelles. La même quantité de travail est représentée, par exemple, si la saison est favorable, par deux fois plus de blé que si la saison est défavorable. La même quantité de travail donne plus de métaux dans les mines riches que dans les mines pauvres, etc. Les diamants se rencontrent rarement dans l'écorce terrestre et leur découverte coûte par conséquent beaucoup de temps de travail. Ils représentent donc beaucoup de temps de travail pour peu de produit. Avec des gisements plus riches, cette même quantité de travail serait représentée par un plus grand nombre de diamants, dont, par conséquent, la valeur baisserait. Si l'on réussit un jour à transformer, avec peu de travail, le charbon en diamant, la valeur de celui-ci pourra tomber au-dessous de celle des tuiles. Pour l'exprimer généralement: plus la force productive du travail est grande, et plus le temps de travail nécessaire à la production d'un article est court; plus est donc réduite la masse de travail qui s'y trouve cristallisée et, par conséquent, plus petite est sa valeur. Inversement: plus la force productive du travail est petite, et plus est long le temps de travail nécessaire à la production d'un article; et plus grande en est la valeur.

Une chose peut être une valeur d'usage sans être une valeur. Il en est ainsi quand son utilité est accessible à l'homme sans exiger de travail. Par exemple, l'air, un sol vierge, des prairies naturelles, les bois poussant naturellement, etc. Une chose peut être utile et être le produit du travail humain sans être une marchandise. L'homme qui, par son produit, satisfait à ses besoins personnels, produit bien une valeur d'usage, mais non pas une marchandise. Pour produire des marchandises, il faut qu'il ne produise pas seulement de simples valeurs d'usage, mais des valeurs d'usage pour autrui, des valeurs d'usage sociales. Enfin, aucune chose ne peut être valeur sans être objet d'usage. Si elle est inutile, le travail qu'elle contient est inutile également, ne compte pas comme travail et donc ne crée point de valeur.


4 - ACHAT ET VENTE DE LA FORCE DE TRAVAIL[20]

Ayant vu que la valeur des marchandises n'est rien d'autre que le travail humain qu'elles contiennent, nous revenons maintenant à la question de savoir comment il se fait que le fabricant peut tirer, de la production de ses marchandises, une valeur supérieure à celle qu'il y a fait entrer.

Posons encore une fois les termes du problème. Pour la production d'une certaine marchandise, le capitaliste a besoin d'une certaine somme, soit de 100 francs par exemple. Ensuite, il vend la marchandise fabriquée 110 francs. L'analyse ayant montré que la valeur supplémentaire de 10 francs ne peut pas provenir de la circulation, il faut donc qu'elle provienne de la production. Or pour faire, par exemple, du fil, avec des moyens de production donnés, tels que les machines, le coton et les accessoires, il est fourni à la filature, du travail. Dans la mesure ou ce travail est socialement nécessaire, il crée de la valeur. Il ajoute donc aux matières données de la production -- dans notre exemple, au coton brut -- une valeur nouvelle en incorporant simultanément au fil la valeur des machines utilisées, etc. Il subsiste cependant cette difficulté que le capitaliste semble également, dans le prix de revient, avoir payé le travail fourni. Car, à côté de la valeur des machines, bâtiments, matières premières et accessoires, le salaire figure également dans ses frais de fabrication. Et ce salaire, il le paye effectivement pour le travail fourni. Il semble donc que toutes les valeurs existant après la production aient été également existantes avant cette dernière.

Toutefois, il est clair que la valeur nouvellement créée par le travail du filage ne doit pas nécessairement correspondre à la valeur payée comme salaire par le capitaliste. Elle peut être ou plus grande ou plus petite. Si elle est plus grande, nous aurions trouvé ici l'origine de la plus-value.

Mais n'avons-nous pas admis que, dans toutes les ventes et dans tous les achats, c est toujours le juste prix qui est payé? N'avons-nous pas constaté que s'il se produit fréquemment, en effet, des divergences entre les prix et les valeurs, ces divergences ne nous expliquent rien? Aussi, quelque fréquemment qu'il puisse se produire, peut-on considérer comme une exception le cas où le capitaliste paye l'ouvrier au-dessous de sa valeur. L'origine de la plus-value doit également être expliquée pour le cas normal, dans lequel le capitaliste paye la valeur entière de ce qu'il achète, en échange du salaire. Il faut donc examiner de plus près cette vente et cet achat particuliers, réalisés entre l'ouvrier et le capitaliste.

Or, ce que le capitaliste met à sa disposition contre payement du salaire, ce qu'il achète donc à l'ouvrier, c'est la faculté, autrement dit la force de travail de celui-ci. Mais pour que le possesseur de l'argent puisse acheter la force de travail, il faut que certaines conditions soient remplies. La force de travail ne peut figurer sur le marché à titre de marchandise que si et parce qu'elle est mise en vente par son propre possesseur. Pour que son .possesseur la vende comme marchandise, il faut qu'il puisse en disposer et qu'il soit, par conséquent, le libre propriétaire de sa faculté de travail, de sa personne. Lui et le possesseur de l'argent se rencontrent sur le marché et entrent en relation vis-à-vis l'un de l'autre comme possesseurs absolument égaux, différant seulement en ceci que l'un est acheteur et l'autre vendeur, c'est-à-dire que tous deux sont des personnes juridiques égales. Ce rapport ne peut durer qu'à la condition expresse que le possesseur de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé. Car s'il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui-même et se transforme d'homme libre en esclave, de possesseur de marchandise en marchandise.

La deuxième condition essentielle pour que le possesseur d'argent trouve sur le marché la force de travail à titre de marchandise est que le possesseur de la force de travail, au lieu de pouvoir vendre des marchandises où son travail se serait incorporé, soit au contraire obligé de mettre en vente sa force de travail elle-même, qui n'existe que dans son corps et dans sa personne vivante.

Il faut donc que le possesseur d'argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Le travailleur doit disposer, en personne libre, de sa force de travail comme de sa marchandise; il doit, d'autre part, ne pas avoir d'autre marchandise à vendre, être démuni et libre dans tous les sens du mot, c'est-à-dire ne rien posséder de ce qu'il faut pour la réalisation de sa force de travail.

Savoir pourquoi il rencontre sur le marché ce travailleur libre, c'est là une question qui n'intéresse pas le possesseur d'argent. Et, pour le moment, elle ne nous intéresse pas davantage. Un point est cependant acquis: la nature ne produit pas, d'une part, des possesseurs d'argent ou de marchandises et, d'autre part, de simples possesseurs de leur propre force de travail. Un tel rapport n'est pas fondé dans la nature et il n'est pas davantage un rapport social commun à toutes les périodes de l'histoire. Il est évidemment lui-même le résultat d'une évolution historique antérieure, le produit de nombreuses révolutions économiques et de la disparition de toute une série de formes anciennes de la production sociale.

Or, cette marchandise particulière, la force de travail, il nous faut maintenant la considérer de plus près. Comme toutes les autres marchandises, elle possède une valeur. Comment cette dernière se détermine-t-elle ?

La valeur de la force de travail, comme celle de n'importe quelle marchandise, est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production et, par conséquent, aussi à sa reproduction. La force de travail n'existe que comme disposition de l'individu et, par conséquent, suppose l'existence de celui-ci. L'individu une fois donné, la production de la force de travail résulte de la conservation de l'individu. Or, pour se conserver, l'individu a besoin d'une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se réduit donc au temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance; autrement dit, la valeur de la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de son possesseur.

La somme des moyens de subsistance doit être suffisante pour maintenir dans son état normal l'individu travailleur. Les besoins naturels eux-mêmes, comme la nourriture, le vêtement, le chauffage, l'habitation, diffèrent suivant les conditions naturelles de chaque pays. D'autre part, l'étendue des besoins censés nécessaires, de même que la façon de les satisfaire, dépendent en grande partie du degré de civilisation d'un pays, entre autres essentiellement des conditions. dans lesquelles s’est constituée la classe des travailleurs libres par conséquent des habitudes et des besoins qu'elle .a contractés. Contrairement aux autres marchandises, il entre donc un élément historique et moral dans la détermination de la valeur de la force de travail. Toutefois, pour un pays et pour une période déterminés, la somme moyenne des moyens de subsistance nécessaires est fixe.

Le propriétaire de la force de travail est mortel. Pour que ses semblables ne cessent de paraître sur le marché, comme l'exigent les besoins continuels du capital, il faut que les forces de travail que l'usure et la mort enlèvent au marché soient tout au moins remplacées par un nombre égal de nouvelles forces de travail. La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force du travail comprend donc les moyens de subsistance des forces de travail destinées à remplacer les premières, c'est à dire des enfants des travailleurs. -- Font en outre partie de cette valeur les frais d'éducation et d'instruction en vue de l'adresse et de la maîtrise réclamées par un genre de travail déterminé, frais d'ailleurs des plus minimes pour la force de travail ordinaire.

La valeur de la force de travail est la valeur d'une somme déterminée de moyens de subsistance. Elle varie donc suivant la valeur de ces moyens de subsistance, c'est-à-dire suivant la grandeur du temps de travail exigé par leur production. Une partie des moyens de subsistance, par exemple les vivres, le matériel du chauffage, est consommé chaque jour et doit être remplacée chaque jour. D'autres moyens de subsistance, tels que les vêtements, les meubles, etc., s'usent dans de plus longues périodes de temps et ne doivent donc être remplacés qu'à de plus longs intervalles. Les marchandises, selon leur espèce, doivent être achetées ou payées tous les jours, toutes les semaines, tous les trimestres, etc. Mais quelle que soit la répartition, dans l'année par exemple, de ces dépenses, leur somme doit être couverte par les recettes moyennes, un jour dans l'autre. On obtiendra donc la véritable valeur journalière de la force de travail en additionnant la valeur de tous les moyens de subsistance nécessaires consommés au cours de l'année par le travailleur et en divisant cette somme par 365. Si l'on admet que, dans cette masse de marchandises nécessaires pour le jour moyen, il y ait six heures de travail social, la force de travail ne représentera journellement qu'une demi-journée de travail social moyen; en d'autres termes, une demi-journée de travail sera requise pour la production quotidienne de la force de travail[21]. Cette somme de travail requise par la production quotidienne de la force de travail constitue la valeur quotidienne de la force de travail, ou la valeur de la force de travail quotidiennement reproduite. Si une demi-journée de travail social moyen est également représentée par une masse d'or de 15 francs ou d'un écu, un écu sera le prix correspondant à la valeur journalière de la force de travail. Si le possesseur de la force de travail l'offre pour un écu, le prix de vente de la force de travail est égal à sa valeur et, conformément à notre hypothèse, cette valeur est alors payée par le possesseur de l'argent.

La nature particulière de la marchandise force de travail entraîne que la conclusion du contrat entre acheteur et vendeur ne fait pas encore passer sa valeur d'usage entre les mains de l'acheteur. Sa valeur d'usage ne consiste que dans la manifestation ultérieure de sa force. L'aliénation de la force et sa manifestation réelle ne sont donc pas simultanées. Or pour les marchandises où l'aliénation formelle de la valeur d'usage par la vente et sa remise réelle à l'acheteur ne sont pas simultanées, le paiement s'effectue généralement après coup. Dans tous les pays de production capitaliste, la force de travail n'est payée qu'après avoir fonctionné, par exemple à la fin de chaque semaine. Partout le travailleur avance donc au capitaliste la valeur d'usage de la force de travail; il laisse l'acheteur la consommer avant d'en avoir touché le prix. Partout donc le travailleur fait crédit au capitaliste.

5 - COMMENT SE FORME LA PLUS-VALUE[22]

L'utilisation de la force de travail, c'est le travail. L'acheteur de la force de travailla consomme en faisant travailler le vendeur. Avec le coup d'œil sagace du connaisseur, il a choisi les facteurs de la production tels qu'il les faut pour son affaire particulière, le filage, la cordonnerie, etc. Il s'apprête donc à consommer la marchandise achetée, la force de travail, c'est-à-dire qu'il fait consommer par le détenteur de la force de travail, par l'ouvrier et par le travail de celui-ci, les moyens de production. Le capitaliste est forcé d'accepter tout d'abord la force de travail telle qu'il la trouve sur le marché, et le travail tel qu'il est né à une époque où il n'y avait pas encore de capitalistes. La transformation du mode de production par suite de la subordination du travail au capital ne peut s'opérer que plus tard.

Le procès de travail, en tant que procès de consommation de la force de travail par le capitaliste, présente deux phénomènes particuliers.

L'ouvrier travaille sous le contrôle du capitaliste à qui son travail appartient. Le capitaliste veille jalousement à ce que le travail se fasse comme il faut et que tous les moyens de production ne soient employés qu'en vue du but poursuivi, qu'il n'y ait pas gaspillage de matière première et que l'instrument de travail soit ménagé et détérioré seulement dans la proportion exigée par son emploi dans le travail.

En outre, le produit est la propriété du capitaliste et non pas de l'ouvrier; Le capitaliste paie par exemple la valeur journalière de la force de travail; l'usage lui en appartient donc. De même, lui appartiennent les autres éléments nécessaires à la formation du produit, les moyens de production. En conséquence, le procès de travail s'accomplit entre des choses que le capitaliste a achetées et qui lui appartiennent; le produit est donc sa propriété.

Le produit, propriété du capitaliste, est une valeur d'usage, du fil,. des bottes, etc. Mais, bien que les bottes puissent être considérées en quelque sorte comme la base du progrès social et que notre capitaliste soit résolument homme de progrès, il ne fabrique pas de bottes pour le plaisir d'en fabriquer. On ne produit une valeur d'usage que parce que et pour autant qu'elle est la base matérielle, le représentant de la valeur d'échange. Notre capitaliste poursuit un double but. Il veut d'abord produire une valeur d'usage qui ait une valeur d'échange, c'est-à-dire un article destiné à la vente, une marchandise. Il veut ensuite produire une marchandise dont la valeur soit supérieure à la somme des valeurs des marchandises nécessaires à sa production, des moyens de production et de la force de travail, pour lesquels il a, sur le marché, fait l'avance de son bon argent. Il veut produire non pas seulement une valeur d'usage, mais de la valeur, et non pas seulement de la valeur, mais aussi de la plus-value.

Considérons donc maintenant le procès de production au point de vue de la production de valeur.

Nous savons que la valeur de toute marchandise est déterminée par la quantité de travail matérialisée en elle. Cela s'applique également au produit qui est, pour notre capitaliste, le résultat du procès de travail. Il nous faut donc commencer par évaluer le travail matérialisé dans ce produit.

Prenons du fil. Pour le fabriquer, il a fallu d'abord de la matière première, mettons 10 livres de coton. Nous n'avons pas à rechercher la valeur de ce coton, le capitaliste l'ayant acheté sur le marché à sa valeur réelle, soit 10 francs-or. Dans le prix du coton se trouve déjà exprimé, comme travail social général, le travail nécessaire à sa production. Admettons ensuite que la quantité de broches usée par le travail du coton et représentative, à nos yeux, de tous les moyens de travail employés, ait une valeur de 2 francs. Si une masse d'or de 12 francs est le produit de 24 heures de travail ou de 2 jours de travail, il s'ensuit d'abord que le fil représente 2 journées de travail. Le temps de travail exigé par la production du coton est partie intégrante du temps de travail exigé par la production du fil dont le coton est la matière première; il est donc contenu dans le fil. Il en va de même du temps de travail nécessaire à la production de la quantité des broches, sans l'usure ou la consommation desquelles le coton ne saurait être transformé en fil. Il est toutefois supposé, qu'il n'a été dépensé que le temps de travail nécessaire dans les conditions sociales données. S'il faut donc une livre de coton pour donner une livre de fil, on ne doit consommer qu'une livre de coton pour produire une livre de fil. Il en va de même des broches. S'il prend fantaisie au capitaliste d'employer des broches d'or au lieu de broches en fer, on ne peut compter néanmoins, dans la valeur du fil, que le travail socialement nécessaire, c'est-à-dire le temps de travail nécessaire à la production de broches en fer.

Or, il s'agit maintenant de la part de valeur ajoutée au coton par le travail même du fileur. Nous admettons que le filage soit du travail simple, du travail social moyen. Nous verrons plus tard que l'hypothèse contraire ne changerait rien à la chose.

Or, il est d'une importance décisive que, pendant la durée du filage, il ne soit consommé que le temps de travail socialement nécessaire. Si, dans des conditions de production normales, c'est-à-dire, socialement moyennes, 1 livre 2/3 de coton doit, en 1 heure de travail, être transformée en 1 l. 2/3 de fil, on ne peut considérer comme journée de travail de 12 heures que la journée qui transforme 12 x 1 l. 2/3 de coton en 12 x 1 l. 2/3[23] de fil. Seul compte comme pouvant former de la valeur le temps de travail socialement nécessaire.

Que le travail soit précisément du filage, ayant comme matière du coton et comme produit du fil, cela n'a pas la moindre importance pour la formation de la valeur. Si l'ouvrier, au lieu de travailler à la filature, était occupé à la mine de charbon, l'objet du travail, le charbon, existerait naturellement. Une quantité donnée de charbon extrait de sa couche, par exemple un quintal, n'en représenterait pas moins une quantité déterminée de travail absorbé.

Dans la vente de la force de travail, nous avons supposé que la valeur journalière était égale à 3 francs-or, et que dans ces 3 francs se trouvent matérialisées 6 heures de travail, que cette quantité de travail est donc nécessaire pour produire la somme moyenne des subsistances dont l'ouvrier a besoin pour son entretien quotidien. Si, en 1 heure de travail, notre fileur transforme 1 livre 2/3 de coton en 1 livre 2/3 de fil, il est clair qu'en 6 heures, il transformera 10 livres de coton en 10 livres de fil. Pendant la durée du procès de filage, le coton absorbe donc 6 heures de travail. Ce même temps de travail est représenté par une quantité d'or de 3 francs. Le filage ajoute donc au coton une valeur de 3 francs.

Examinons maintenant la valeur totale du produit de 10 livres de fil ; 2 jours 1 /2 de travail s'y trouvent représentés, dont 2 jours contenus dans le coton et les broches et 1 /2 jour de travail, absorbé pendant le filage. Ce temps de travail est représenté par une masse d'or de 15 francs. Le prix adéquat à la valeur des 10 livres de fil est donc de 15 francs et le prix d'une livre de fil est de 1 fr. 50.

Notre capitaliste est étonné. La valeur du produit est égale à la valeur du capital avancé. La valeur avancée ne s'est pas accrue, n'a pas produit de plus-value; l'argent ne s'est donc pas mué en capital. Le prix des 10 livres de fil est de 15 francs et ces 15 francs ont été dépensés sur le marché pour les éléments nécessaires à la formation du produit, ou, ce qui revient au même, des facteurs du procès de travail: 10 francs pour le coton, 2 francs pour les broches usées, 3 francs pour la force de travail.

Le capitaliste dira peut-être qu'il a fait l'avance de son argent dans l'intention de le multiplier. Mais le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions. Le capitaliste pouvait donc tout aussi bien avoir l'intention de faire de l'argent sans produire. Il menace et jure qu'on ne l'y prendra plus, qu'au lieu de fabriquer lui-même ses marchandises il les achètera désormais toutes préparées sur le marché. Mais si tous les capitalistes en faisaient autant, où trouverait-il de la marchandise sur le marché? Il ne peut manger son argent. Il essaie de nous endoctriner: on devrait songer à son abstinence; il pourrait dépenser en folles orgies ses 15 francs, au lieu de les consommer productivement et de les transformer en fil. Remarquons qu'il possède maintenant du fil au lieu d'avoir des remords. D'ailleurs, là où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Quel que soit le mérite de cette abstinence, il n'y a pas de fonds spéciaux pour la payer, la valeur du produit résultant du procès égalant simplement la somme des valeurs qu'on y a jetées. Qu'il se console donc en se disant que la meilleure récompense de la vertu, c'est la vertu même. Mais non! il devient importun: le fil ne lui sert pas, il l'a produit pour la vente. Qu'il le vende donc ! Qu'il fasse même mieux et ne produise désormais que ce dont il a besoin pour son usage personnel. Mais il se dresse sur ses ergots ! L'ouvrier pourrait-il, en ne se servant que de ses propres membres, construire des châteaux en Espagne et produire des marchandises? Ne lui a-t-il pas fourni la matière dans laquelle et avec laquelle seule il peut matérialiser son travail. Et, puisque la société se compose en majeure partie de semblables va-nu-pieds, n'a-t-il pas, lui capitaliste, rendu par ses moyens de production, son coton et ses broches, un service immense non seulement à la société, mais encore à l'ouvrier lui-même, auquel il a fourni par-dessus le marché la subsistance? Ne doit-il pas faire entrer ce service en ligne de compte? Mais l'ouvrier ne lui a-t-il pas en échange rendu le service de convertir en fil le coton et les broches? En outre il ne s'agit pas ici de services. Un service n'est en somme que l'effet utile d'une valeur d'usage, soit de la marchandise, soit du travail. Mais ici il s'agit de la valeur d'échange. Le capitaliste a payé à l'ouvrier la valeur de 3 francs. L'ouvrier lui a rendu valeur pour valeur et un équivalent exact par la valeur de 3 francs ajoutée au coton. Et voilà notre capitaliste qui, toujours aussi fier de son argent, prend tout à coup l'attitude modeste de son propre ouvrier. N'a-t-il pas travaillé lui-même? N'a-t-il pas surveillé le travail, inspecté le travailleur? Ce travail ne produit-il pas également de la valeur? Mais le directeur de l'usine et le contremaître haussent les épaules. Pendant ce temps, le capitaliste a, dans un sourire de contentement, repris sa mine habituelle. Toutes ces jérémiades n'avaient d'autre but que de se gausser de nous. Il s'en moque absolument. Il laisse les subterfuges imbéciles de ce genre et les divagations creuses aux professeurs d'économie politique spécialement payés pour cela. Lui-même est un homme pratique qui, il est vrai, ne réfléchit pas toujours à tout ce qu'il dit en dehors de ses affaires, mais qui sait toujours ce qu'il fait dans ses affaires.

Mais regardons-y de plus près. La valeur journalière de la force de travail était de 3 francs-or parce qu'il s'y trouve représenté 1/2 journée de travail, c'est-à-dire parce que les moyens de subsistance journellement nécessaires à la production de la force de travail coûtent 1 /2 journée de travail. Mais le travail passé qui se trouve emmagasiné dans la force de travail, et le travail vivant qu'elle peut fournir, les dépenses journalières de conservation et l'utilisation journalière, sont deux grandeurs totalement différentes. Le fait qu'il faille 1/2 journée de travail pour le maintenir en vie pendant 24 heures n'empêche nullement l'ouvrier de travailler une journée entière. La valeur de la force de travail et sa mise en valeur dans le procès de travail sont donc des grandeurs différentes. En achetant la force de travail, le capitaliste avait en vue cette différence de valeur. La propriété utile de la force de travail de faire du fil ou des bottes n'était qu'une condition sine qua non, parce qu'il faut que du travail humain soit dépensé sous une forme utile pour qu'il y ait création de valeur. Ce qui fut décisif, ce fut la valeur d'usage spécifique de cette marchandise d'être source de valeur et de plus de valeur qu'elle n'en possède elle-même. Voilà le service spécifique que le capitaliste attend d'elle. En cela, il se conforme aux lois éternelles de l'échange des marchandises. En effet, le vendeur de la force de travail comme le vendeur de toute autre marchandise, en réalise la valeur d’échange et en aliène la valeur d’usage. La valeur d’usage de la force de travail, le travail même, n'appartient pas plus à son vendeur que la valeur d'usage de l'huile vendue n'appartient au marchand d'huile. Le possesseur d'argent a payé la valeur journalière de la force de travail; l'usage lui en appartient donc durant la journée entière. Que la conservation journalière de la force de travail ne coûte qu'une demi-journée de travail bien que la force de travail agisse la journée entière, que par suite la valeur créée par son utilisation durant 1 journée entière soit le double de sa propre valeur journalière, c'est là une chance particulière pour l'acheteur, mais nullement une injustice à l'égard du vendeur.

Notre capitaliste a prévu ce cas, qui le fait rire. C'est pourquoi l'ouvrier trouve à l'atelier les moyens de production nécessaires à un procès de travail non pas de 6, mais de 12 heures. Si 10 livres de coton ont absorbé 6 heures de travail et se sont transformées en 10 livres de fil, 20 livres de coton absorberont 12 heures de travail et se transformeront en 20 livres de fil. Examinons maintenant le produit du procès de travail prolongé. Dans les 20 livres de fil se trouvent maintenant matérialisées 5 journées de travail, 5 dans le coton et les broches consommées, 1 absorbée par le coton pendant le procès de filage. Or, l'expression en or de 5 journées de travail est de 30 francs-or. Tel est donc le prix des 20 livres de fil. Après comme avant, la livre de fil vaut 1 fr. 50. Mais la somme des valeurs des marchandises jetées dans le procès est de 27 francs. La valeur du fil est de 30 francs. La valeur du produit s'est augmentée de 1/9, en plus de la valeur avancée pour sa production. 27 francs se sont donc convertis en 30 francs et ont créé une plus-value de 3 francs. Le tour est enfin joué.

Le problème est résolu dans toutes ses conditions, les lois de l'échange des marchandises n'ont été violées en aucune façon. On a échangé équivalent contre équivalent. Comme acheteur, le capitaliste a payé chaque marchandise à sa valeur, le coton aussi bien que les broches et la force de travail. Il a fait ensuite ce que fait tout acheteur de marchandises: il en a consommé la valeur d'usage. Le procès de consommation de la force de travail, qui est en même temps procès de production de la marchandise, a donné comme résultat 20 livres de fil d'une valeur de 30 francs. Le capitaliste retourne alors sur le marché et vend de la marchandise après en avoir acheté. Il vend la livre de fil à 1 fr. 50, pas un liard au-dessus ni au-dessous de la valeur. Il retire néanmoins de la circulation 3 francs de plus qu'il n'y a mis primitivement.

Si nous comparons maintenant le procès de formation de valeur et le procès de production de plus-value, nous constatons que ce dernier n'est en somme que le premier prolongé au delà d'un certain point. Tant que le premier ne dure que jusqu'au point où la valeur de la force de travail payée par le capital est remplacée par un nouvel équivalent, il est simplement procès de production de valeur; mais, il se prolonge au delà de ce point, il devient procès de production de plus-value.

Comme production de valeur, le travail ne compte que dans la mesure où le temps employé à la production de la valeur d'usage est socialement nécessaire. Il faut que la force de travail fonctionne dans des conditions normales. Si, dans une société donnée, la machine à filer est le moyen de travail généralement employé pour le filage, il ne faut pas remettre à l'ouvrier un simple rouet. Au lieu de coton de qualité normale, il ne faut pas lui donner de la pacotille qui casse à tout instant. Dans les deux cas, il dépenserait, pour la production d'une livre de fil, plus de temps de travail socialement nécessaire, et ce temps supplémentaire ne produirait ni valeur, ni argent. Une autre condition est constituée par le caractère normal de la force de travail. Il faut que, dans la spécialité où elle est employée, elle possède le degré général moyen d'habileté, d'adresse, de rapidité. Cette force doit être dépensée suivant la mesure moyenne habituelle d'effort et le degré moyen ordinaire d'intensité. Le capitaliste y veille avec le même souci qu'il prend pour que pas une minute ne soit gaspillée sans travail. Il a acheté la force de travail pour un laps de temps déterminé. Il tient à ne pas être frustré de ce qui lui revient; il ne veut pas être volé. Enfin il ne doit y avoir aucune consommation injustifiée de matière première ni de moyens de travail, parce que les matériaux et le temps inutile­ment gaspillés représentent des sommes de travail matérialisé, mais ne comptent pas et n'entrent pas dans le produit de la formation de valeur.

Nous avons fait remarquer précisément qu'il est absolument indifférent, pour le procès de production de la plus-value, que le travail approprié par le capitaliste soit du travail simple et moyen ou du travail compliqué. Le travail qui est considéré comme travail supérieur et compliqué vis-à-vis du travail social moyen, est la manifestation d'une force de travail où entrent des frais plus élevés de formation, dont la production coûte donc plus de temps de travail et qui a donc une valeur plus grande que la force de travail simple. Si la valeur de cette force est supérieure, elle se manifeste par un travail supérieur et se matérialise par conséquent, dans les mêmes laps de temps, dans des valeurs proportionnellement supérieures. Mais, quel que soit le degré de différence entre le travail du fileur et celui du bijoutier, il n'y a pas la moindre différence qualitative entre la portion de travail, par laquelle l'ouvrier bijoutier remplace simplement la valeur de sa propre force de travail, et la portion de travail supplémentaire, par laquelle il crée de la plus-value. Après comme avant, la plus-value ne résulte que d'un surplus quantitatif de travail, de la durée prolongée du même procès de travail, dans le premier cas procès de production de fil, dans le second procès de produc­tion de bijoux.[24]

6 - CAPITAL CONSTANT ET CAPITAL VARIABLE[25]CAPITAL FIXE ET CAPITAL CIRCULANT (OU LIQUIDE)

Maintenant que nous savons qu'une plus-value résulte de la production des marchandises et de quelle manière elle a lieu, il est clair que la plus-value produite dans chaque entreprise particulière doit être nécessairement différente, et cela sans avoir égard à la grandeur du capital. Nous avons vu, en effet, que la plus-value naît seulement du travail vivant, nouvellement accompli, et non des moyens de production déjà existants. Dans notre exemple du fileur de coton, le capitaliste a payé 23 francs pour la totalité des moyens de production (coton et instruments de travail), plus 3 francs de salaire. Le filage n'a modifié en rien les 23 francs, c'est-à-dire la valeur des moyens de production; il a transmis au fil cette valeur, qui est restée exactement la même. Les 3 francs de valeur, par contre, ont été absorbés et, à leur place, est née une valeur nouvelle de 6 francs.

La partie du capital qui se transforme en moyens de production, c'est-à-dire en matières premières, en matières auxiliaires et en moyens de travail, ne modifie donc pas sa grandeur de valeur dans le procès de travail. Nous l'appelons donc capital constant.

Par contre, la partie du capital transformée en force de travail change de valeur dans le procès de production. Elle reproduit son propre équivalent et un excédent, une plus-value qui peut elle même varier et être plus ou moins grande. De grandeur constante, cette partie se transforme constamment en grandeur variable. Nous l'appelons donc capital variable.

Or, il est évident que, dans les diverses branches de l'activité économique des quantités fort différentes de moyens de production (capital constant) peuvent s'ajouter à une même quantité de salaires (capital variable). Dans une fabrique de machines, la masse des moyens de production mis en œuvre par une seule force de travail ne sera pas la même que dans une filature de coton et, dans une mine de charbon, cette masse sera encore différente. La composition organique du capital (comme nous nommons le rapport entre sa partie constante et sa partie variable) varie donc selon les branches. Les rapports les plus divers ne sont pas, ici, seulement imaginables, mais véritablement existants.

Imaginons à présent 3 capitaux différents (dans 3 branches différentes) et de la composition organique suivante:

I80 c. (constant) + 20 v (variable)

II50 c. ---- + 50 v.-

III20 c ---- + 80 v -


Si nous supposons que l'exploitation de la force de travail est rigoureusement identique dans les 3 branches en question, que les forces de travail produisent partout, par exemple, 2 fois plus de valeur qu'elles ne reçoivent de salaire, on arrivera au résultat suivant:

Le capital1produit20p.-v. (plus-value)

2 --- 50 - --

3 --- 80 - --


Le produit se calculant comme taux de l'excédent produit par tout le capital employé, ces chiffres signifient donc un profit de 20 %, 50 % et 80 %. Il faut ajouter que l'exploitation est loin d'être partout la même, qu'elle est plus grande dans telle entreprise et plus petite dans telle autre. Il faut ajouter encore que d'autres circonstances viennent, en outre, influencer la grandeur de la plus-value dans les diverses branches et même à l'intérieur des entreprises particulières, comme, par exemple, le temps de rotation du capital, dont nous aurons à parler plus loin. 11 s'ensuit que la quantité de la plus-value effectivement produite ne peut pas être la même d'une entreprise à l'autre, et encore bien moins d'une branche à une autre branche. Comment se constitue donc, cependant, le taux uniforme du profit existant en fait?

Prenons 5 branches diverses de la production ayant chacune une composition organique différente du capital engagé (et toujours dans l'hypothèse que la force de travail fournit partout une plus-value de 100 % par rapport à sa propre valeur), par exemple comme ci-contre.

Nous avons ici, pour des branches différentes, avec exploitation uniforme de la force de travail, des taux du profit très différents,[#_Hlk21829037 *]


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Les passages à souligner
Les passages commentés
Les passages à prouver
Les passages modernisés
Les passages à questionner
Les passages réfutés
Les passages à référencer
Les notes et références
  1. A partir d'ici, t. III, Ire partie, chap. I
  2. Nous appelons ainsi les prix obtenus en ajoutant le profit moyen au prix de revient du capitaliste
  3. En réalité le prix des blouses doit être beaucoup plus élevé. Nous n'avons tenu compte que de la partie du capital nécessaire à l'achat de la toile.
  4. C'est-à-dire sous les yeux du capitaliste pris à part. (S.)
  5. Le 7 novembre 1930, la «Deutsche Technikerzeitung» (Berlin) publiait les déclarations suivantes, émanant d'un spécialiste de l'industrie textile: «L'introduction de machines dites machines d'économie de travail est l'un des éléments les plus employés de la rationalisation. Par la simplification du service, par une surveillance plus simple, par la simplification de mécanismes compliqués, par la réduction des temps d'arrêt de la machine, par un plus grand nombre de tours, par la demi ou complète automatisation de certaines machines de travail, par une construction plus précise et un matériel perfectionné, etc., on a pu atteindre à un rendement supérieur, à une meilleure qualité et à la fabrication de produits meilleur marché. Mais bien souvent le montant plus élevé du prix d'achat, l'amortissement et les intérêts qui en découlent, de même, parfois, que l'entretien plus exigeant et, par conséquent, fort cher de ces machines pour économiser le travail ont eu le résultat contraire; c'est là un fait que nous ne saurions passer sous silence. Une conséquence sociale des plus affligeantes, sous la forme d'un accroissement du chômage, n'a pu être évitée dans cette course aux machines les plus productives et du rendement le plus élevé. Ainsi, par exemple, l'industrie de la soie artificielle a pu accélérer le travail des métiers à filer de 50 à 70 %, et cela au cours des deux ou trois der­nières années. Il est des experts taxant encore plus haut cet accroissement de rendement dans les filatures de soie artificielle. Pour le dévidage de la soie naturelle ou artificielle, il a été possible d'augmenter la production, selon la qualité du matériel, de 20, 30, 40 et même 50 %. L'exemple classique de la désoccupation imposée aux ouvriers par la machine est l'emploi des métiers à tisser auto­matiques, qui, en leur temps, ont fait l'objet d'une propagande intense en Angleterre. D'après les données anglaises, un tisserand devait, à l'avenir, pou­voir servir 24 métiers. Pourtant la pratique ne s'est pas avérée comme aussi désastreuse; le métier automatique est, en effet, en usage depuis des années dans le tissage du coton, des fils de couleur et, en partie, des étoffes pour doublures et autres industries analogues d'Allemagne, de France, de Suisse et de l'Amérique du Nord, ce qui suffit à montrer à quel point les tissages anglais sont retardataires. D'après les indications fournies par des spécialistes de premier ordre des tissages allemands, un tisserand exercé peut arriver à assurer le service de 12 à 16 métiers. L'emploi du métier entièrement automatique –lequel convient seulement, d'ailleurs, pour certains tissus lisses et relativement simples - ayant mis presque vingt années à s'établir, le renvoi des ouvriers qualifiés ne s'est pas ici manifesté de façon aussi brutale que dans l'industrie de la soie artificielle. «L'application pratique de certaines méthodes d'exploitation économisant le travail a de même réalisé un progrès en ce qui concerne l'emploi des ouvriers qualifiés dans l'industrie textile. C'est ainsi que, dans cette industrie, de nombreux ouvriers qualifiés ont été complètement libérés de travaux non-productifs accessoires, comme, par exemple le transport des matériaux. De plus, des dispositions rationnelles et détaillées, dans les tissages en général, les rubanneries, les bonneteries, les teintureries, etc., de même que la transmission perfection­née et sans obstacles du produit, de section en section, et la réduction du transport intérieur de par une disposition plus rationnelle des diverses sections de fabrication, ont amené une réduction sensible du procès de travail. Les temps d'attente pour l'arrivée des matières (chaînes, bobines, etc.), jadis souvent fort longs, ont été supprimés et, en outre, les temps d'arrêts inévitables raccourcis. Mais d'autre part, l'introduction du travail à la chaîne et du sys­tème Taylor dans l'industrie allemande a été de beaucoup surestimée. Dans les filatures de coton et de laine, le travail à la chaîne, si l'on veut l'appeler par ce nom, existait déjà avant la guerre. Une taylorisation à la suite d'études consacrées au temps et au mouvement s'est introduite dans les tissages sur métiers larges, la bonneterie et, partiellement, dans l'industrie de la soie artificielle. L'estimation du résultat de ces mesures dans l'industrie textile allemande est d'ailleurs également difficile à établir, car les particularités de chaque branche prise à part jouent un rôle essentiel dans un jugement d'en­semble. L'institut pour l'organisation des entreprises dans l'industrie du velours et de la soie, à Crefeld, a trouvé, d'après des mesures de temps réalisées à cet effet, une augmentation du rendement de 20 à 30 %, en ce qui concerne le travail à la machine, tandis que, dans les travaux surtout manuels, l'accroissement de la production a pu atteindre 100 %. « L'accélération des travaux n'est pas seulement, d'ailleurs, la conséquence de l'emploi de machines économisant le travail et de l'organisation rationnelle des entreprises; elle s'explique souvent, dans l'industrie textile allemande, par des changements et des améliorations, en ce qui concerne les matières premières. C'est ainsi que les procédés modernes de préparation de la soie artificielle ont permis un degré supérieur d'élaboration dans les tissages sur métiers larges, la bonneterie, les tressages et la fabrication des dentelles. L'industrie de la soie artificielle a pu réaliser, au cours des dernières années, une composi­tion nouvelle et plus efficace des liquides fournissant le fil; on a pu réduire ainsi le temps de macération de la viscose, qui était auparavant de huit à quinze jours, à deux ou trois jours seulement, et même on est arrivé à filer de la viscose fraîche. « Le personnel technique et commercial de l'industrie textile a été, en un certain sens, favorisé par la rationalisation, le chômage s'expliquant aussi en partie, dans cette catégorie, par des mesures de ce genre. On mentionne souvent les changements survenus dans les fonctions de maître-ouvrier. Le maître-tisserand a cessé depuis longtemps d'être la « bonne à tout faire» bien connue, sauf quelques entreprises très petites où toutes les opérations sont encore exécutées par un maître-ouvrier. Le maître-ouvrier moderne évolue de plus en plus vers le type de l'ouvrier d'une seule fonction, idéal du système Taylor. A côté des attributions de pure surveillance et de direction, l'activité d'un maître-tisserand est de plus en plus réduite à un domaine spécial déterminé. En raison des conditions particulières à l'industrie allemande, la spécialisation à outrance réalisée par l'Amérique dans les fonctions du maître-ouvrier, en ce qui concerne l'industrie textile, n'a pu, d'ailleurs, être introduite jusqu'à la dernière limite. Mais nous considérons cette évolution comme inévitable, bien que quantité d'excellents ouvriers aient perdu leur gagne-pain, du fait de la rationalisation. « De même, la spécialisation des employés techniques, dans l'industrie textile, s'était réalisée depuis des années. Les noms de chef d'exploitation, chef de fabrication, chef de section, chef des pesages, chef d'atelier, gérant, manutentionnaire, dessinateur, metteur en carte, technicien du filage, technicien du tissage, coloriste, technicien de la teinturerie, etc., caractérisent assez exactement les fonctions exercées par ces employés. Une rationalisation des diverses tranches d'activité n'avait donc pas, ici, à apporter de grands change­ments; par contre la mécanisation du travail de bureau n'a pas été sans contre coups sur les employés techniques de l'industrie textile allemande. « Mais avant tout, le chômage, en ce qui concerne, d'autre part, le personnel commercial de l'industrie textile, a été fortement accru par l'organisation moderne et rationnelle des bureaux, par la suppression de la marche à vide dans les diverses sections commerciales et l'introduction de machines nouvelles pour ce genre de travail. Encore que beaucoup d'entreprises textiles allemandes présentent un danger de super organisation, par suite d'un système trop compliqué de contrôle, circonstance qui amène même un résultat final douteux, le travail des employés de commerce n'a cessé de se spécialiser. L'estimation en chiffres de cet ordre de faits est également fort difficile à établir et à calculer, vu le morcellement bien connu des branches dans l'industrie textile. «Une autre conséquence de la rationalisation de l'industrie textile est le remplacement d'ouvriers qualifiés par des ouvriers non-qualifiés, l'emploi, dans bien des travaux, des femmes, ouvrières ou employées, à la place des hommes, le remplacement, également, des anciens ouvriers et employés spécia­lisés dans la branche et doués d'une riche expérience, par un personnel plus jeune, moins expérimenté, mais, pour cette raison, travaillant à meilleur marché. » A la même époque, la Fédération allemande des ouvriers du textile a publié les résultats d'une enquête à laquelle elle avait procédé parmi ses 300.000 membres, - représentant, en chiffres ronds, le tiers des personnes travaillant dans l'industrie textile en Allemagne. J'en citerai les passages suivants: « En réalité, il s'est produit une baisse des salaires réels, vraiment payés, baisse qui a lait descendre le niveau d'existence des ouvriers bien au-dessous de la limite du possible. Dans le cadre d'une rationalisation dénuée de toute portée sociale ou technique, mais dont le but est uniquement d'augmenter à l'extrême l'intensité du travail humain, ouvriers et ouvrières se sont vu impo­ser un surcroît de travail jusque-là sans exemple. La rationalisation, qui augmente le rendement par tête dans une proportion fantastique et fait tomber la valeur du travail ouvrier dans une mesure jusqu'alors inconnue dans l'histoire de l'économie, se présente - nous nous contentons de quelques exemples - sous l'aspect suivant: « Une filature de Westphalie a rationalisé au point que chaque fileur, au lieu de trois étaleurs, n'en a plus eu que deux. Auparavant, le fileur touchait une augmentation de 6 % si l'un des étaleurs venait à manquer. Cette augmentation a disparu. « Dans une filature de Rhénanie, deux machines au lieu d'une doivent être desservies. En outre, pendant 43 heures de travail, le salaire est inférieur de 2 M. 50 à 3 Marks à celui qu'exigeait jadis le service d'une seule machine. «Une grande filature du Wurtemberg a réduit le nombre des aides en sup­primant un rattacheur par fileur au renvideur. « Une filature badoise fait desservir par une seule fileuse 450 broches, au lieu de 300 auparavant. Dans une autre filature, il y a un an, 10 ouvrières desservaient 1.000 broches à anneau; aujourd'hui, il n'yen a plus que 8. Une autre filature du pays de Bade a réduit le nombre des ouvriers auxiliaires de 33 à 28. En même temps est apparue une baisse des salaires de 33 à 35%. «Une filature de Silésie, en faisant desservir les machines sur 3 faces au lieu de 2, a supprimé 30 ouvriers sur un personnel de 200 têtes. « Dans une filature saxonne de coton, un fileur, jusqu'à la fin de 1928, desservait un fileur au renvideur, avec le concours de deux aides. Du début de mai 1929 jusqu'à la moitié de la même année, un seul ouvrier assurait le service de deux métiers, avec le concours d'un aide-fileur et de trois bobineurs; depuis le début de juillet, on a partout fait disparaître l'aide-fileur, de sorte que deux métiers ne sont plus actuellement desservis que par un fileur et deux bobineurs. Il en va de même pour les banc-brocheuses. Jusqu'à la fin de l'an passé, une banc-brocheuse desservait un seul banc et il fallait une aide banc-brocheuse par quatre bancs; aujourd'hui, une banc-brocheuse doit desservir deux bancs; la proportion des aides banc-brocheuses n'a pas changé. Dans l'un et l'autre cas, il n'y a pas eu augmentation des salaires. « Au sujet d'une autre filature saxonne, il est dit qu'un certain nombre de vieux fileurs au renvideur ont été modifiés, ce qui a porté le nombre des broches de 500 ou 600 à 1.000. Le nombre des ouvriers est resté le même. L'accroissement du travail fourni par les ouvriers ne leur a point fait gagner davantage. Au contraire, le travail aux pièces des ouvriers fileurs aurait baissé en moyenne de 4 à 5 Marks. « Dans une troisième filature de coton de la Saxe, deux banc-brocheuses desservent trois bancs, et une aide banc-brocheuse a été supprimée. Chez les fileurs, le nombre des aides a été partout diminué, deux bobineurs devant maintenant desservir deux fileurs au renvideur, alors qu'auparavant chaque fileur au renvideur exigeait deux bobineurs. Quant aux métiers à retordre, chaque retordeur a dû en desservir trois moitiés. « Également en Saxe, une autre filature a supprimé un aide par fileur au renvideur, sans que les ouvriers restants aient été indemnisés pour leur surcroît de travail. « Dans une grande filature de coton, toujours en Saxe comme les précédentes, l'intensification du travail réside dans le fait que le service des métiers continus à anneau se fait maintenant par trois faces, au lieu de deux. Depuis environ dix semaines, les aides assignés à chaque machine ont été diminués d'un rattacheur. Il n'y a pas eu d'augmentation de salaire pour le surcroît de travail en résultant. Tout au contraire, la suppression d'un aide fait qu'il n'est plus possible de gagner autant. » Ces faits montrent que les lois du développement économique telles que Marx les a formulées il y a bientôt trois générations, continuent à exercer au même degré leur action. (J.B.)
  6. T. I, chap. 13, 6. - Cf. plus loin, chap. 13, p. 179
  7. Je donne cet exemple tout à fait à la façon des écrivains ci-dessus mentionnés
  8. T. I, char. 13, 7
  9. Écrit par J. Borchardt en 1919. (T.)
  10. Le 2e vol. en 1885, le 3e vol., en 2 parties, en 1894
  11. Une tout autre tâche, par conséquent, que celle que cherche à accom­plir, par exemple, l' «Edition populaire» de KAUTSKY et ECHSTEIN. Cette édition se contente de germaniser les mots étrangers et de traduire les citations en langues étrangères. De plus, elle ne comprend, jusqu'ici, que le premier volume, de 700 grandes pages imprimées. Le 20 et le 30 volume, avec leurs difficultés bien plus grandes, ne sauraient guère se prêter à ce genre de travail. La publication dût-elle cependant en avoir lieu, on se retrouverait en présence d'un ouvrage de 2.000 pages imprimées, dont l'étude ne serait accessible qu'à celui qui pourrait y employer beaucoup de temps et beaucoup d'argent.
  12. Publiés en 1901, à Paris, chez Giard et Brière.
  13. Tout à fait à la fin du paragraphe, p. 330 de l'  «Édition populaire» de KAUTSKY (en allemand) ; cf. traduction MOLITOR (édition Costes), t. III, p. 29. - Ici nous traduisons d'ailleurs le plus littéralement possible le texte original, afin de mieux en faire apparaître les différences d avec la version de Borchardt. Ajoutons, en ce qui concerne le texte français de cet ouvrage, que, pour tous les passages tirés du 1er volume du Capital, on a pris soin, chaque fois que l'original du présent «Résumé» le permettait, de maintenir la version française revue personnellement par Marx, tout en respectant la numération des chapitres devenue d'usage depuis lors et reproduite, par exemple, dans les quatre premiers volumes de l'édition complète parue chez Costes. (S.)
  14. Voir, dans la nouvelle édition de 1931, le passage du chap. 25 (Crises) dont j'ai donné le texte modifié par moi, en reproduisant l'original en note.
  15. T. III, Ire partie, chap. 1 et 2 ; puis t. III, II e partie, pp. 356-358 et 398-402 (de l'éd. all.).
  16. T. III, Ire partie, char. 1 ct 2; t. l, chap. 4, no 2
  17. T. I, chap. 1 et 2.
  18. Karl MARX, Zur ]{ritik der politischen Oekonomie (Critique de l'économie politique), Berlin, 1859. Nouvelle édition, Stuttgart, 1897, p. 5
  19. Au sens de sa productivité. (S.)
  20. T. 1, chap. 4, no 3.
  21. On est prié de lire attentivement ce passage. M. Kleinwachter, docteur en Droit, conseiller impérial et royal à la cour d'Autriche et professeur de Sciences sociales à l'Université François-Joseph de Czernowitz, a compris que Marx y affirme qu'un ouvrier produit en 6 heures environ ce dont il a besoin pour assurer son existence ! (Voir Le .Manuel d'Economie politique - Lehrbuch der Nationalôkonomie - p. 153.) J. B.
  22. T. l, char. 5.
  23. Les chiffres sont ici parfaitement arbitraires.
  24. «La différence entre le travail supérieur et le travail simple repose en partie sur de simples illusions ou du moins sur des distinctions, qui, depuis fort longtemps, ont cessé d'être réelles et ne vivent plus que dans des conventions traditionnelles; en partie sur la situation précaire de certaines couches de la classe ouvrière, moins bien placées que d'autres pour obtenir de haute lutte la valeur de leur force de travail. Des circonstances accidentelles y jouent Un rôle si considérable, que les mêmes espèces de travail changent de place. C'est ainsi que dans les pays où la constitution physique de la classe ouvrière est débilitée et relativement épuisée, c'est-à-dire dans tous les pays où la production capitaliste est très développée, les travaux brutaux, qui exigent beaucoup de force musculaire, s'élèvent au rang de travaux supérieurs comparativement à d'autres travaux plus délicats qui tombent dans la catégorie des travaux simples: en Angleterre le travail du maçon occupe un rang beaucoup plus élevé que celui de l'ouvrier en damasserie. D'autre part le travail du tondeur de futaine, bien qu'il exige un effort corporel considérable et par-dessus le marché soit malsain, figure parmi les travaux simples. Il ne faudrait du reste pas s'imaginer que le travail dit supérieur occupe, au point de vue de la quantité, une large place dans le travail national. Laing évalue qu'en Angleterre et dans le Pays de Galles l'existence de 11 millions de per­sonnes repose sur le travail simple. Si de la population totale du Royaume-Uni, -- 18 millions à l'heure actuelle (1867), nous retranchons 1 million d'aristocrates et 1 autre million de pauvres, de vagabonds, de criminels, de prostituées, etc., il reste pour la classe moyenne, 4 millions, y compris les petits rentiers, les fonctionnaires, les écrivains, les artistes, les institu­teurs, etc. Pour trouver ces 4 millions, Laing fait entrer dans la partie travailleuse de la classe ouvrière non seulement les banquiers, mais encore les ouvriers de fabrique gagnant de gros salaires. Les maçons, eux aussi, figurent parmi les privilégiés. » (S. LAING, National Distress, etc., London, 1844.) -- «La grande classe qui, en échange de sa nourriture, ne peut fournir que son travail ordinaire, forme la grande masse du peuple.» (James MILL, dans l'art. “Colony”, Supplement to the Encyclop. Brit., 1831.)
  25. T. l, char. 6-7; L III, Ire partie, char. 8-10; t. II, char. 8.